John Montague (1929 - 2016) : Le coin / Wegde
Le coin
Rue Daguerre, comme nous l’avons cherchée
avant de la trouver ! Derrière le lion de Denfert
aux griffes usées, là où après le tumulte
d’un marché en plein air, on s’arrête
avant d’entrer dans une cour pavée
en baissant la tête.
Symbole de la vraie vie,
ce silence, chacun penché
sur la tâche choisie ;
encadreur japonais
inlassable et poli, soignant
un cerisier greffé, comme si c’était
son propre moi exilé
donnant chaque printemps européen
le délicat brouillard
de ses fleurs éphémères.
Ce fleuriste qui se vouait
aux couronnes de fleurs
et dont les murs disparaissaient
sous des roues de fleurs tressées
à Noël, parmi des sapins odorants,
cette vieille femme cousant
des sacs de moleskine, tandis que
son gros chat castré sommeillait
attendant la mort sur son banc ensoleillé.
Le dimanche matin résonnaient les cannes blanches,
deux aveugles jouaient sur un
accordéon, ces airs
simples et mélodieux
qui déchirent le cœur
« sous les toits de Paris »
Ou « la vie en rose »
décor pour une vie commune,
peu à peu brisée,
arrachée, déchirée,
le temps enfonçant
son coin usé dans ce qui
semblait permanent :
Les pavés déchaussés,
l’encadreur décapité
dans un grave accident,
une tour géante imposant
sa masse au-dessus du vieux marché,
le vacarme de la circulation
(vagues rugissantes près
d’un rivage d’immondices)
et le temps qui tournoie
de plus en plus vite
« j’attendrais tous
les jours », aveugle
accordéon jouant
sur une couronne funéraire.
Traduit de l’anglais par Michel Bariou
In, Denis Rigal : « Poésies d’Irlande. Anthologie »
Editions Sud, 133001 Marseille1987
Du même auteur :
Mer vineuse / Wine dark sea (25/10/2014)
Tous les obstacles légendaires / All legendary obstacles (15/08/2021)
James Joyce (15/08/2022)
Comme des dolmens autour de mon enfance, les vieux / Like dolmens round my childhood, the old people.(15/08/2023)
Cours de nu (15/08/2024)
La truite / The trout (15/08/25)
Wedge
Rue Daguerre, how we searched
till we found it ! Beyond
the blunt pawed lion of Denfert
to where, after the bustle
of an open stalled market
you halt, before stooping
into a cobbled courtyard.
Symbol of the good life
this silence, each bend-
ing to his chosen task ;
a Japanse framer, tire-
less and polite, tending
a grafted cherry tree as
if it where his exiled self
which foamed brief
and splendid blossom
each European spring
The florist who made a
speciality of wreaths,
flower woven cartwheels
a cortège on his walls.
smothered at Christmas
by fragant limbs of fir.
The old woman stitching
moleskin sacks and bags
while her gross, gelded
cat dozed towards death
along its sunlit bench.
On Sunday mornings,
while canes racked,
two blind men played
the accordéon, those
simple rippling tunes
that tore the heart ;
« sous les toits de Paris ».
Or, « la vie en rose »,
setting for a shared
life, slowly broken,
wrenched, torn apart,
change driving its
blunt wedge through
what seemed permanent :
the cobbles uprooted,
the framer beheaded
in a multiple accident,
a giant tower hulking
over the old market,
the traffic’s roar
(waves grinding near
a littered shore)
while time whirls
faster and faster,
« J’attendrai tous
les jours, » a blind playing
to a funeral wreath.
Poème précédent en anglais :
Thomas Hardy : La tragédie d’une vagabonde / A trampwoman’s tragedy (30/07/2026)
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