Xavier Grall (1930 – 1981) : L’Ode brisée (2)
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L’Ode brisée
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Je me souviens
Perros est mort
Yves Elléouët est mort
La Bretagne est veuve
De ses meilleurs poètes
Que de voix en averse
Du lyrisme c’est la renverse
Et je suis ce fidèle, ce fol
Qui brode cette romance
Je largue toute démence
Près de la tombe déclose
Ta tombe près de la mer
L’amer de notre conscience
Ton chaland ta gondole
Ta roche de la Lorelei
Perros bye bye
On se gondole comme on peut
Les bars sont des navires
Les archipels étaient tes livres
Ta parole le sauve-qui -peut
Nous pensâmes à Tania
A tes gosses, au chien au chat
Ce serait au matin que la lame
De la douleur et du chagrin
S’abattrait perverse maline
A la Grève des Dames
Tu étais sablier en la saline
Mais quel était le secret
De ton invincible nostalgie
Tu pirouettais entre deux eaux
Entre amertume et élégie
Tu étais le funambule
De ton opéra
Toujours sur le fil
Oui non pourquoi pas
Tu te jaugeais trop sensible
Trop aimable tu te voulais
Lucide absolument
Tu portais en toi
Garçon des Seine-et-Oise
La finesse française
Et la rêverie de Bretagne
Ta dialectique était bataille
Entre l’intelligence
Et le songe subtil
Tu te fis un bail
Avec la rigueur de l’âme
La pauvreté la solitude
Trop fier pour ne pas être humble
Tu allais dans les rues
En grand d’Espagne
Méprisant la pacotille
La faribole et la resquille
A tout seigneur
Tout honneur
Merci
Il était neuf heures
Quand nous quittâmes le bar
La mer chantait les funérailles
La mort est simple et ordinaire
La vie est châtelaine
A chaque aube à ma fenêtre
Je m’étonne d’exister
Ô combien de marins
Combien de capitaines
Hugo croquemitaine
Oceano nox, courses lointaines
Et patati et patata
La mer se moque des faridondaines
Un autre naufrage et puis s’en va
Nous montâmes chez René
Henriette servit le repas
Nos cœurs brûlèrent comme feu
Quand France Culture
Vingt-deux heures passées
Te rendit hommage
Ta voix dorée nous fut rendue
Tu gardas ton secret
Tu riais
Comme toujours
Pour ne pas pleurer
C’était un montage sonore
Avec des morceaux de ton œuvre
Que tu disais
C’était triste et beau
Comme un papier décollé
Sur le mur d’un palais
Voyez, suis toujours là
Semblais-tu dire
Pas de cinéma
Buvez le bordeaux de Pichavant
D’ailleurs, je n’ai pas eu mal
J’ai fait la pige à l’agonie
A peine réveillé
Suis reparti
C’est comme çà la vie
Pardon
C’est comme çà la mort
On s’y fait
Vous savez
Question d’habitude
En somme
La névrose la folie
C’est pire
Buvez mes amis buvez
Bonsoir la compagnie
C’est ainsi qu’il sortit du tombeau
Encadré par les anges de Paris
Georges Lambrichs et Klossowski
A Douarnenez c’était morte-eau
Nous repartîmes à deux heures du matin
Les coqs giraient au perchoir des clochers
Entre rires et sanglots les chevaux marins
Tournebridaient sur les plages de la baie
Françoise conduisait sur la route glissante
Nicole l’entretenait des fêtes galantes
Et je pensais au tertre de Tréboul
Et ne voyais dans la nuit que cimetières
Il pleuvait
Les cieux noirs pleuraient sur la vitre
Plonéis, Penhars, Quimper,
Dormez les maisons, dormez les pierres
J’achève ici ma balade perrosienne
On naît on rit on souffre on meurt
On vit on passe on tréboule
Mais nous gagnons d’avoir aimé
Ô vie, belle bohémienne
A Concarneau clignotaient les réverbères
Ainsi dans les églises mortuaires
Vacillent les cierges
Au souffle de la brise
Et les bateaux vierges
Chantent des requiem
Dans l’anse de Porz-Brein
Chante Mesdames mes voisines
Une romance à Perros
Au clair de la lune
Mon ami Pierrot
La chandelle est morte
Je n’ai plus de feu
Chantez
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Et la mer demeure et elle est là
Divine éternelle
Jetant les poèmes bleus
Sur Plomac’h et Penmarc’h
Elle est là forte tendre
Roulant les âmes dans les marées
Elle est là féale à ceux qui l’aimaient
Mer des Atlantes et mer pélagienne
Païenne
La mer de Groix Douarnenez
Provende des marins
Territoire des cargos et des dauphins
Mer secrète et perrosienne enfin
Là au ponant de nos masures
Mer des échancrures
Et déchirures
Elle est là
Lavandière des souillures
Limpide, fluide, Ô la Beauté
Messieurs de Paris
Poètes journalistes romanciers
Venez
Si vous cherchez le poète que je chante
Que vous dirais-je au bout du môle
Que vous dirais-je du souvenir qui me hant
Sinon la phrase rituelle comme une obole
PEROS DISPARU EN MER
CORPS ET BIENS
Car les âmes des marins
S’envolent des tombeaux
Et kénavo beaux albatros.
In, « Hommage à Georges Perros ». Ouvrage collectif
Editions Calligrammes,29000 Quimper,1988
Du même auteur :
Solo (07/07/2014)
Allez dire à la ville (0707/2015)
Les Déments (07/072016)
Ne me parlez pas de moi (07/07/2017)
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Incandescences (07/07/2025)
L’Ode brisée (1) (07/06/2026)
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