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Le bar à poèmes

2 septembre 2026

Horace / Quintus Horatius Flaccus (65 av. J.-C. - 8 av. J.-C,) : « L’âpre saison a contracté le ciel... » / « Horrida tempestas caelum contraxit... »

Portrait imaginaire d'Horace par Anton von Werner 

 

 

 

L’âpre saison a contracté le ciel, les bourrasques

 

     et la neige font descendre Jupiter ; venu de Thrace, l’Aquilon

 

fait retentir maintenant les forêts et la mer. Mes amis, dérobons

 

     au jour cet instant, tant que nos genoux sont encore verts,

 

et que c’est convenable, que la vieillesse s’éloigne du front qu’elle assombrit.

 

     Toi, va chercher le vin de l’an de ma naissance ;

 

pour le reste, silence ; un dieu peut-être fera tourner les choses

 

     de façon bienveillante. Aujourd’hui nous voulons

 

nous parfumer de nard oriental et sur la lyre du Cyllène (1)

 

     chasse de nos cœurs tous les cruels soucis,

 

comme à son grand élève l’a prédit le glorieux centaure (2) :

 

     « Toi l’invincible, enfant mortel d’une déesse, Thétis,

 

la terre qui t’attend est celle d’Assaracus (3), que fendent les ondes fraîches

 

     du modeste Scamandre et le cours fluide du Simoïs.

 

D’une trame certaine, les Parques ont coupé le fil

 

     de ton retour, et ta mère azurée ne te reconduira pas chez toi.

 

Là-bas, allège tout malheur par le vin et le chant :

 

     Ce sont eux qui consolent de la laide tristesse. »

 

 

 

 

 

(1) la lyre fut inventée par Hermès, né sur le mont Cyllène, en Arcadie

 

(2) Le centaure Chiron, maître de sagesse, fut précepteur d’Achille

 

(3) Antique roi de Troie. Le Scamandre et le Simoïs sont des fleuves proches de Troie

 

(Epodes)

 

 

 

 

Traduit du latin par Philippe Heuzé

 

In, « Anthologie bilingue de la poésie latine »

 

Editions Gallimard (Pléiade), 2020

 

Du même auteur :

 

 « Trop longtemps le Père... » / « Iam satis terris ... »  (02/09/2024)

 

« Le puant Mévius... » / « Mala soluta nauis exit alit... » (02/09/2025)

 

 

 

 

  Horrida tempestas caelum contraxit et imbres

 

       niuesque deducunt Iouem; nunc mare, nunc siluae

 

  Threicio Aquilone sonant. rapiamus, amici,

 

       occasionem de die dumque uirent genua

 

  et decet, obducta soluatur fronte senectus.

 

       Tu uina Torquato moue consule pressa meo.

 

  cetera mitte loqui: deus haec fortasse benigna

 

       reducet in sedem uice. nunc et Achaemenio

 

  perfundi nardo iuuat et fide Cyllenea

 

       leuare diris pectora Sollicitudinibus,

 

  nobilis ut grandi cecinit Centaurus alumno:

 

       «   Inuicte, mortalis dea nate puer Thetide,

 

  te manet Assaraci tellus, quam frigida parui

 

       findunt Scamandri flumina lubricus et Simois,

 

  unde tibi reditum certo Subtemine Parcae

 

       rupere, nec mater domum caerula te reuehet.

 

  Illic omne malum uino cantuque leuato,

 

       deformis aegrimoniae dulcibus adloquiis. »           

                             

 

Epodon Liber

 

Poème précédent en latin :

 

Catulle / Caius Valerius Catullus : « Vivons, ma Lesbie... » / Vivamus, mea Lesbia... » (28/03/2026)

1 septembre 2026

 

Edouard Glissant, en 2007 à Itxassou pour Errobiko festibala. ph. J.-D. C. © Crédit photo : Chopin Jean Daniel

 

 

 

Pays d’avant

 

 

 

 

Au loin le pays sonnait. Dans l’éclaircie labourée

 

Entre les hauts plis d’arbres inconnaissables

 

Ce bruit, bronze battu, tombait en herbe

 

Nous étions deux, peuple de nuit et peuple de clairière

 

Pays d’avant

 

Que nous ne savions pas être l’Avant

 

Tout autant que l’errant ne connaît la rivière qui là

 

Le déchire d’une eau comme ronce

 

 

 

*

 

La porte du milieu ferrait l’orée. Pas un feuillage

 

Ne ventait au bleu d’où la reptation

 

Se retirait. Les murs friaient sous la main, l’ongle

 

Y striait des rivières en crue

 

 

 

*

 

Savions-nous que l’éperon surgit mortel au han

 

Des souques d’aviron

 

Nous le savons. L’étant insu ne dilate la mer

 

Tout indélimité s’évanouit aux portes

 

Nous sommes nés de ce tri d’eau de mer

 

Du seul imperceptible flanc de terre comme un maïs

 

 

 

*

 

Nous courons dans la foule avons crié aux chiens

 

Mangé la morue frite auprès des lumignons, la nuit

 

Nous coule au flanc les cris

 

Roulent dans la ravine des morts

 

Nous n’avons drap pour nous lever sur l’algue

 

Irrémédiable et nous hélons avec les agoutis

 

Toutes les bêtes qui nous nagent au cœur

 

 

 

*

 

Laoka pile le sable en lieu de mil

 

Et les Enofis tendent en feuillage la nuit

 

Milos doigts rouges tord le bronze bat les glaives

 

Son ventre luit comme d’une accouchée bientôt, Milos

 

Nous mande, alors entre les hauts de branches lève

 

Droit sous sa main notre mère la lune

 

 

 

*

 

Dans la troupe des enfants qui touchent au front l’Aveugle

 

Sonnant en force ils chantent le Ho-a, un seul

 

Tremble de cet arbre e fait de l’ombre sur la place

 

Ils courent les mille trente pas, des murailles d’ocre

 

Aux palissades à vautours, ils ont

 

Armé midi de sa racine, les doigts ouverts

 

Un seul mourra d’empan de mer

 

 

 

*

 

Ô prends ce plaisir qui va pour finir et l’amasse

 

Auprès du jardin de la Première Epouse

 

Manguiers de carême ont fleuri de rosée

 

La mangue fond et c’est de menthe frissonnée

 

Nous nous sommes accroupis la sueur crêpait aux cheveux

 

Avons bu dans la coupe que tu dis tienne ô fille

 

Dans ta multiplicité avons convoqué l’Unique

 

Dormi béants près de la mare. Ô ma souffrance sur ton erre

 

Grandit le figuier-maudit. Le conteur

 

Ichneumon ainsi joute et dit

 

 

 

*

 

Nous parlons clair qui ne sommes poètes ni chanteurs fous

 

Notre voix fronce aux plis des bleus mahoganys

 

Nos contes s’éclaircissent de virer au van du soir

 

Les enfants les récitent d’un an à l’autre

 

 

 

*

 

Il n’est filiation ô conteur

 

Ni du nom à la terre ni du vent

 

A la cendre. Ls fonds levèrent

 

Il lève ces fonds marins dans nos antans et nos faims

 

 

 

 

 

 

Pays rêvé, pays réel

 

Editions du Seuil, 1985

 

 

 

 


Le grand midi (01/09/2019)


Saison unique (01/09/2020)


Saisons (01/09/2021)


Miroirs / Givres (01/09/2022)


Afrique (01/09/2023)


L’eau du volcan (1 et 2) (01/09/2024)

 

Pour Mycéa (01/09/2025)

31 août 2026

Dominique Sorrente (1953 -) : Oiseau passeur

 

 

Dominique Sorrente FDN 2020

 

 

Oiseau passeur

 

 

I

 

Porter l’entaille au cristal arrogant du concept.

 

 

 

*

 

Dans la tourmente,

 

garde toujours près de toi une queue de sirène,

 

 

*

 

Parti en quête d’un travail de fourmi. Tu verras

 

 

comme le monde est minutieux.

 

*

 

Prendre ses distances d’avec l’inexistant,

 

en jouant soigneusement aux billes.

 

 

 

*

 

Parole du très-bas de passage :

 

chaque jour est un acte manqué qui s’ignore.

 

 

 

*

 

A mi-chemin, ne demande plus rien à la lumière ;

 

elle captiverait ton pas.

 

 

 

*

 

L’appui du rêve : lentement comme pour nous rejoindre,

 

il amasse ses chants autour de nous. Puis il devient le cri qui

 

heurte.

 

 

 

*

 

Cette ligne en discontinu que je poursuis,

 

tantôt cassé, tantôt liant.

 

 

 

Qui, de nouveau ?

 

 

 

 

II

 

C’est de nuit que tisse l’inconnue ;

 

les passages se laissent prendre au réveil.

 

 

 

*

 

Sagesse de ces nations-là :

 

l’aube affranchit l’oiseau,

 

le soleil, deuxième arrivant,

 

le rend siffleur.

 

 

 

*

 

Qi n’est ni de roseau ni d’infini,

 

mais glisse à leurs côtés

 

et sans prendre parti,

 

la bouche rendue autre.

 

 

 

Souffle nomade.

 

 

 

*

 

Liesse qui tousse,

 

monstre qui fume :

 

aucune affaire pliée d’avance.

 

 

 

Sur ses cinq lettres à l’esprit caché,

 

on dit que le repos,

 

lui-même un jour,

 

trouva repos.

 

 

 

*

 

Celui qui parle et ne sait rien.

 

Celui qui sait et ne dit rien.

 

Chacun son tour invente le monde,

 

clignant de l’œil.

 

 

 

Et le rien n’en pense pas moins.

 

 

 

*

 

On ne demande pas à un arbre, fût-il bien élevé,

 

de compter ses branches.

 

 

 

N’arrête pas les étoffes du feu. Fais-en des chamanes

 

pour lâcher les paroles dan l’osier du jour.

 

 

 

 

III

 

 

La prière de cette aube

 

a le parfum du bois coupé.

 

 

 

Celle de demain, peut-être,

 

goûtera la braise a ta bouche.

 

 

 

Plus tard, elle se fera

 

hache ou flamme bleue

 

ou quoi encore ?

 

 

 

Prière aux visages traversiers.

 

 

 

Imprévisible pointe.

 

 

 

*

 

Entre l’humeur chaleureuse du clown,

 

la sainte folie du baiser

 

et la lente sagesse des arbres,

 

n’hésite pas un seul instant.

 

 

 

Choisis les trois.

 

 

 

Bois, ami, et sois fertile ;

 

ne prends pas masque

 

comme l’hypocrite

 

qui ne sait plus la forme même de son visage.

 

 

 

*

 

De quel arbre es-tu fait ?

 

De quel bois te chauffes-tu ?

 

 

 

Ainsi palabrent les écorces des hommes

 

sans voir que c’est la même sève

 

d’étrangère nue

 

qui les fait vivre.

 

 

 

*

 

Le naufrage du vent,

 

l’abandonné des flammes,

 

l’emporté de la pluie,

 

l’englouti de la terre.

 

 

 

Tant de noms désertés par l’acier de ta ville

 

pour apprendre à épeler

 

ce à quoi parfois tu ressembles.

 

 

 

Un brin d’éternité

 

loge dans le puits sans fond.

 

 

 

Mais il est dit

 

qu’il te faudra trois jours

 

qui sont comme mille ans

 

pour le cueillir.

 

 

 

Souvent à la margelle attendent les trois jours.

 

 

 

*

 

Tous les hommes portent des images qui passent

 

et se retirent.

 

 

 

Heureux sont-ils

 

ceux qui les font tourner

 

 

 

sous la lanterne magique de la poésie

 

 

 

pour qu’elles enfantent l’autre côté du mur.

 

 

 

*

 

Les musiques qui s’en vont de nous

 

reviennent toujours un matin se placer

 

dans le milieu exact de la roue.

 

 

 

Ainsi le chariot du monde.

 

 

 

IV

 

Cheval qui s’éveille déjà, le rêve

 

sait pour de vrai.

 

 

 

Il traverse les parois de la chambre,

 

négocie d’une traite avec le paysage.

 

Disparu, désormais

 

 

 

L’heure de nous laisser

 

à sa leçon d’intermittence.

 

 

 

*

 

Toius les commencements

 

nous laissent sur leur fin.

 

 

 

Toutes les fins ont des humeurs de franchissement.

 

 

 

C’est pourquoi nous continuons

 

inlassablement

 

le désir de changer.

 

 

 

A présent, quitte,

 

dit la voix

 

 

 

Quatre pour la peur des ennemis du souterrain.

 

Quitte l’ombre vouée à sa proie.

 

 

 

Le premier migrateur venu,

 

plein ciel,

 

 

t’enseignera la point du jour.

 

 

*

 

A une source,

 

faire boire la guérisseuse

 

née des instances réfractaires.

 

 

 

Jeter une monnaie

 

sur le refoulement des douleurs.

 

 

 

C’est le premier des baumes,

 

dit un cri d’aigle,

 

avant de s’orienter dans l’ouvert.

 

 

 

V

 

 

au comptoir des nombres

 

 

J’ai rêvé d’un futur

 

qui compterait discrètement sur ses doigts

 

et n’arriverait pas jusqu’au bout de tous ses sentiments

 

cachés.

 

 

 

*

 

Entre le nom qui donne à voir

 

et l’ombre qui s’évertue à prolonger l’instant,

 

voici le nombre, seul

 

comme un déchiffrement qui n’a jamais eu lieu.

 

 

 

Seul dans son plus simple appareil. Au pays du comptage.

 

 

 

*

 

D’une vie multiple au silence soustrait,

 

garde par devers toi l’addition de tous tes gestes offerts.

 

Salue les regards divisés. Laisse la minute

 

du plus parfait silence

 

 

réaliser toutes ses opérations et les dissoudre.

 

 

 

*

 

Le monde, comme une terre énumérée.

 

 

 

 

 

 

Pays sous les continents,

 

un itinéraire poétique, 1978 – 2008

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Editions M L D, 22000 Saint-Brieuc, 2009

 

Du même auteur

:
Lettre du passager (31/08/2019)


 Citadelles et mers (31/08/2020)


L’Apparent de lumière (31/08/2021)


Ephémérides (31/08/2022)


Ballon Rouge en contre-plongée (31/08/2023)


Le dit de la neige (31/08/2024)

 

La combe obscure (31/08/2025)

30 août 2026

Myrddin (vers 540 - ?) : Chant des pourceaux

Merlin, changé en cerf, rencontre l'empereur César (manuscrit de la Suite-VulgateXIIIéme siècle

 

 

 

 

Le chant des pourceaux

 

 

 

 

Ecoute petit pourceau. J’ai peine à dormir

 

tant mes chagrins m’agitent

 

Pendant dix et quarante ans j’ai tant souffert

 

que maintenant la joie me fait mal.

 

 

 

Qu’importe à Rydderch (1), en fête cette nuit,

 

que j’ai passé la nuit dernière sans dormir,

 

la neige au-dessus du genou

 

et des aiguilles de glace dans les cheveux – triste sort ! –

 

 

 

Ecoute petit pourceau. La montagne n’est-elle pas verte ?

 

Mon manteau est mince – pour moi plus de repos –

 

Pâle est mon visage – Gwendydd ne vient plus me voir –

 

Quand les hommes de Brynych mèneront leurs armées sur ces rivages,

 

les Kymris seront vainqueurs et le jour sera glorieux.

 

 

 

Ecoute petit pourceau. Ce n’est pas mon dessein

 

d’entendre les oiseaux d’eau qui mènent grand tapage.

 

Mes cheveux sont rares, mon vêtement n’est pas chaud,

 

le vallon est mon grenier mais je n’ai pas de blé,

 

peu satisfaisante est ma récolte de l’été.

 

 

 

Depuis la bataille d’Arderyd (2) plus rien ne me touche

 

même si le ciel tombait et la mer débordait.

 

 

 

 

  (1) Rydderch, roi de Strathclyde, en Bretagne insulaire, vers 570 – 600. Il est l’époux de

 

Gwendydd, sœur de Myrddin (Merlin).

 

(2) La bataille d’Ardery ; en 576, opposa deux factions des Bretons du Nord.

 

Myrddyn, gagné par la folie, se réfugia dans la forêt, pour ne plus en sortir.

 

 

 

 

 

Traduit du gallois par Jean Markale


in, « Les grands bardes gallois »


Editions Jean Picollec, 1981

 

Du même auteur : Les pommiers (30/08/2025)

 

 

 

 

29 août 2026

Kristian Keginer (1952 - 2023) : « Dragon griffu... »

 

 

 

 

Dragon griffu

 

Sur le champ pâle des vitres

 

Ruisseau rouge beau griffon grand faucon

 

De la mort au-dedans de nous

 

Haut tertre au désert des cris des déserts sans rose des sables

 

Ni caravanes désirables ni soleil ni pas

 

 

 

Déserts

 

Non pas déserts de varèse de sargasses

 

Ici déserts des dominations des clous

 

Des palais désertés des langues

 

 

 

Dragon griffu

 

De la présence déchirée au fronton des falaises de craie

 

Dragon de la mort des terres

 

 

 

Chantier

 

L’ouvrier du chant

 

Ouvre la bouche édentée des morts

 

Arrache la langue au désir des morts

 

Terrasse la bête au toit de l’échafaudage

 

Ecrase l’araignée échaudée er frappe à la tête

 

Appelle les morts au secours

 

Et il casse toutes les barrières au chantier ventru d’aurores

 

 

Chantier au pays des morts

 

 

 

Et du haut de la seule tour sauvegardée le barde

 

Blessé à mort dépouillé des armes

 

Regarde la mer appelée abîme et ravin

 

Où tour à tour il reconnaîtra

 

La voile noire et la voile blanche

 

Morlaix, 20 mai 1972.

 

 

 

 

Un dépaysement

 

Editions P.J. Oswald, 1972

28 août 2026

Amadys Jamyn (1538 – 1592) : Sur les misères de la France

 

 

 

 

Sur les misères de la France

 

 

 

La noblesse périt avec la populace,

 

En tous endroits s’étend la dure coutelace, *

 

Le fer n’épargne nul, et les temples sacrés

 

Sont énivrés du sang des hommes massacrés :

 

 

 

Rien ne sert au vieillard l’honorable vieillesse

 

Qu’un trop cruel voleur de sang ne se paisse,

 

Et l’avare soldat ne se repent d’avoir,

 

Méprisant toutes lois, oublié son devoir.

 

 

 

Sur le seul de la vie, on rompt les destinées

 

De l’enfance au berceau du glaive assassinées,

 

Les petits innocents, quels crimes ont-ils faits

 

 

 

Qu’aussitôt qu’ils sont nés, aussitôt sont défaits ?

 

Mais, hélas, c’est assez de pouvoir à cette heure

 

Mourir car aujourd’hui la mort est la meilleure.

 

 

 

*  Grand poignard, coutelas

 

 

Les Œuvres poétiques d’Amadis Jamyn. 


par Mamert Patisson, imprimeur du Roy, au logis de Robert Estienne, Paris, 1579


(Repris et commenté par Françoise Morvan, tn « Clair soleil des esprits », Editions Mesure, 2025)

 

 

Du même auteur : 


Que personne n’est libre (30/08/2022)


Dialogue (29/08/2023)


Stances de l’impossible (29/08/2024)

 

« Comme le seul Phénix au terme de son âge... » (28/08/2025)

27 août 2026

Juan de Timoneda (vers 1518-1520 – 1583) : « Puisque le temps est venu... » / « Pues el tiempo se me pasa... »

 

 

 

 

Villancico

 

 

 

     Puisque le temps est venu,

 

Ma mère, je vous le dis,

 

Je ne veux plus dormir seule.

 

 

 

     Je veux cueillir ma saison

 

En fille avisée et sage ;

 

Ne me faites donc pas perdre

 

Cette fleur de la jeunesse.

 

Je vous le dis pour de bon,

 

Comme je l’ai déjà fait :

 

Je ne veux plus dormir seule.

 

 

 

     Ma mère, je sais qui m’aime

 

Et me voudrait bien servir ;

 

Je ne suis borgne ni laide,

 

Ni mal faite pour le lit.

 

Que me manque-t-il encore ?

 

Dites-le car je l’ignore :

 

Je ne veux pas dormir seule.

 

 

 

     Ne suis noire ni métisse

 

Pour ne point avoir d’amours,

 

Mais fraîche comme la fleur

 

Et polie comme l’argent.

 

Qu’elle soit seule en son lit

 

La dévote à patenôtres :

 

Moi, je ne veux dormir seule.

 

 

 

     Il me faut voir toute nue,

 

Touffe de poils à sa place,

 

Jambes, cuisses et visage

 

Comme on n’en a jamais vu.

 

Longue est la nuit, elle est noire.

 

Mère, j’en serai transie :

 

Je ne veux pas dormir seule.

 

 

 

    

     Qui donc n’aurait pas bien peur

 

Seile de nuit dans son lit ?

 

Un galant avec sa belle,

 

Ils sont à leur juste place

 

Dessous une courtepointe.

 

Seule, on ne pleure ni chante :

 

Je ne veux pas dormir seule.

 

 

 

 

 

Traduit de l’espagnol par Mathilde Pomès

 

In, » Anthologie de la poésie espagnole »

 

Librairie Stock, 1957

 

 

 

 

Villancico

 

 

     Pues el tiempo se me pasa,

 

madre mía, en buena fé,

 

sola yo no dormiré.

 

 

 

     Gozar quiero de mi edad

 

como sabia moza y cuerda,

 

no queráis, madre, que pierda,

 

aquesta mi mocedad.

 

Certifico’s qu’es verdad,

 

como ya dicho’s lo he :

 

sola yo no dormiré.

 

 

 

     Madre, ya sé quién me ama

 

y quién servirme desea,

 

que no soy tuerta ni fea

 

ni mala para en la cama.

 

¿Qué me falta para dama?

 

Decildo, que no lo sé :

 

sola yo no dormiré.

 

 

 

     No soy negra ni mulata

 

para no tener amores,

 

mochacha como las flores,

 

hermosa como la plata.

 

Duerma sola la beata,

 

que tiene causa por qué :

 

sola yo no dormiré.

 

 

 

     Desnuda soy muy hermosa,

 

no tengo pelo mal puesto,

 

piernas y muslos y gesto,

 

no se ha visto otra tal cosa.

 

Noche larga y tenebrosa,

 

madre, que me asombraré,

 

sola yo no dormiré.

 

 

 

     ¿Cuál es la que no se espanta

 

de noche sola en la cama ?

 

Un galán con una dama

 

estan bien bajo una manta.

 

Sola no llora ni canta

 

una persona qu’esté :

 

sola yo no dormiré.

 

 

 

 

Poème précédent en espagnol :

 

Luis Mizón : Le songe du figuier en flammes / El sueño de la higuera en llamas (V,1- 17) (05/08/2026)

26 août 2026

Dominique Sampiero (1954 -) : Marche offerte (1)

 

 

 

 

Marche offerte

 

 

 

                                                                paille

 

                                                                est le mot de passe

 

 

 

                                                                      les yeux

 

                                                                naissent

 

 

 

                                                                de leur silence

 

 

La pierre refuse.

 

L’homme naîtra de ses propres lèvres. Elles brûlent pour la densité des refuges.

 

Il ne faut rien prendre car si nous n’y prenions garde le CRI restaurerait l’ivresse.

 

Ceux qui portent les vergers à fleur de peau retiennent avec peine leur envie des

 

grandes profondeurs.

 

Le fleuve nous unit à l’espace blanc et nous achemine vers une nudité plus trouble.

 

C’est pour cela sans doute que notre visage devient un abri pour ceux qui marchent.

 

 

 

 

     L’or

 

 

 

on entre en lui comme dans un jardin, sans le savoir

 

et l’on prononce l’appétit

 

 

 

flux et reflux du hasard

 

à travers lequel les enfants

 

apprennent

 

 

 

la Soie

 

 

 

la source du geste

 

 

 

       l’œil

 

 

 

dont l’aile franchit l’écorce

 

 

 

la couleur des rouilles

 

supplie l’eau de vêtir la nuit

 

 

 

                                                     le CRI

 

                                               borne l’épave

 

 

 

La pierre apprend le sang

 

et si elle ne transforme l’or

 

son premier souffle est un battement de cœur

 

 

 

 

nue

 

 

 

sans mémoire

 

une terre entre deux métaphores

 

 

 

     chair

 

visage réconcilié

 

résurgence de la source obscure

 

 

 

peut-être calme du roc

 

 

     reflet du silence à la verticale où s’écrivent les pistes

 

     pays

  

                  goutte à goutte

 

dans l’approche

 

 

 

                                           nous respirons

 

 

 

la courbe inaccessible

 

nous condamne

 

à contempler

 

 

 

comme si nous espérions, enfants

 

refaire le monde

 

avec élytres, akènes, vieilles futailles

 

dans leurs soubassements

 

de source

 

 

 

il y a toujours              la violette

 

délicieux sommeil de jeunesse

 

cheval à petite crinière

 

 

 

il y a toujours les cendres

 

- mer agitée de

 

  refuge                      terre bleue

 

   cercle

 

   haute nuit

 

 

 

lunes et visages, nus

 

 

il y a toujours les mousses destinées aux herbes

 

 

 

parole sans berger

 

au seuil

 

 

 

   nos racines

 

 

 

 

tu quitteras le chaos d’ambre

 

et de brulure

 

le sentier épais

 

le cèdre

 

la ruche des regards

 

la porte esquivée

 

 

 

pour l’empreinte coupée de silence

 

 

 

parfois

 

 

 

j’entends s’éteindre

 

la rivière nimbée d’entailles. Ell n’abrite rien d’autre que ces femmes d’écorce

 

dont les fronts se courbent

 

                     émeraudes sous les roseaux

 

Aujourd’hui territoires, les fleurs sarclent la tombe envahie de salive.

 

Tout ceci bouge dedans, dehors

 

et vous qui cherchez vos fusils ne trouverez que la hargne des sourires

 

 

 

la tuile humant la pluie

 

 

 

le crâne dévastant sa nuque

 

 

 

l’église recouvrant les tripes d’un nuage

 

 

 

l’alouette jalouse du cerf-volant

 

 

 

l’errance toujours,

 

hersée de clous qui s’enhardissent à ressembler aux épines

 

 

 

                           Pourquoi

 

 

 

                           Pourquoi

 

 

 

tant de chaumes nous faisaient craindre notre propre visage ?

 

 

 

tu te quitteras

 

encore

 

 

 

et encore

 

 

 

 

jusqu’à l’enfance des rouilles

 

la patine du miel

 

 

 

l’exil des jardins

 

récolte parmi les flammes

 

 

 

ce n’est point l’été qui fut difficile

 

mais la ronce

 

le reflux des riens

 

le soir de l’encre

 

la lettre broyée de hasard

 

 

 

le feu des feuilles en fleur

 

 

 

                    *

 

 

alors, tu te refais

 

tu reviens

 

 

 

chaque musique retourne au lien

 

 

 

chaque clairière

 

c’est nous

 

 

 

marche offerte

 

à pile ou face d’un livre bleu

 

dont l’œil

 

tranche

 

 

 

sur la coque du poème

 

 

 

terre

 

qui chaque fois

 

hésite

 

aux lèvres du raisin

 

 

 

                    *

 

 

le sang ou le vin

 

nous ont promis l’étoile

 

 

 

déjà, nous cueillons ces cheveux

 

qui parlent

 

 

 

le lait des colombes

 

l’eau des plaies

 

 

 

le geste des murs

 

la pluie d’hirondelle

 

 

 

les clochers du feu

 

l’ombre

 

 

 

l’âge des neiges

 

ce chien dans nos rides

 

 

 

ce que tu disais

 

lorsque l’abeille

 

demandait refuge

 

 

 

Les arbres vibrent derrière le ressac.

 

... comme la parole, nous demeurons rassemblés derrière l’étreinte. Nous

 

répétons les racines qui scellent. Le vent est là, accordant le souffle à la

 

lumière. Présence du feuillage.

 

En ses yeux, nous cherchons à tâtons les traces de l’essentiel...

 

 

 

en ses yeux, nous marchons

 

 

la parole s’est oubliée aux sources

 

avec tant de douceur

 

qu’un geste d’eau profonde

 

trouve l’indifférente syllabe du CRI

 

d’une couleur poignante et suppliante

 

 

 

la jeune fille qui passe là

 

nous embrasse

 

 

 

son chemin : l’écoute

 

 

 

Rosée

 

est un prénom

 

      d’épaule

 

 

 

    lent miroitement

 

qui ferme la robe

 

des phrases

 

 

 

larme d’ivoire

 

 

 

la page laisse fondre

 

l’homme imbibé de neige

 

 

 

 

la présence

 

c’est encore l’oiseau

 

qui ne sait rien

 

mais dont le vol

 

enveloppe

 

l’essence du monde

 

 

 

rivière vêtue de glaise et d’aurore

 

 

 

                    *

 

 

Empreinte des galops : le chant

 

C’est de toi pourtant que sourdent les pouvoirs de la patience.

 

L’enfance verse l’or des terres sauvages.

 

Les sables n’ont cessé d’accompagner les contours bleus de nos mains –

 

archipels sous la lampe.

 

Les crevasses scintillent. Elles se déchirent et disparaissent sous nos paupières.

 

Les pierres rêvent d’accompagner l’oiseau.

 

 

 

le soir

 

aux ardoises mauves

 

révèle

 

 

 

des visages

 

 

mêlés de brume et d’incertitude

 

 

 

la ville se disperse à l’heure des corps lucarnes

 

de ce côté-ci des brouillards, le souffle

 

 

 

                                               est un marais

 

 

 

le renard                de nos mains creuse

 

au hasard, les jardins du regard

 

 

 

                                               et d’un rien

 

 

 

     fait le miel

 

l’âme rouge des arbres

 

le DIT du lilas

 

 

 

la terre qui danse

 

                                           le bleu     soleil

 

le livre cerf-volant

 

 

 

d’un rien nos voix lissent

 

le feu

 

 

 

     comme un lait de bois pauvre

 

 

 

                                     c’est la nudité parfois

 

                                     qui est l’or des grilles

 

 

.....................................................................................    

 

    

 

 

 

L’homme suspendu

 

Fondation David Kupfermann, 1989

Du même auteur :


 « On ne peut pas s'empêcher de mourir » (30/10/2014)


« La main, en écrivant… » (12/10/2016)


« Tu dis « je vais à ta rencontre … » (12/10/2017)


« Je range tes lettres... » (12/10/2018)


Lettre à ceux qui ne me liront jamais (26/08/2023) 


Ce bouquet de fougères (1) (26/08/2024)

 

Ce bouquet de fougères (2) (26/08/2025)

 

25 août 2026

Claude Esteban (1935 – 2006) : Sept cris dans le corps d’un homme (I-IV)

Ulm-LSH / Jourdan-SHS

 

 

 

 

Sept cris dans le corps d’un homme

 

 

(extraits)

 

 

I

 

J’ai mangé le pain, je suis

 

mort, j’ai bu

 

 

 

la coupe et la terre s’est ouverte, qui

 

m’accuse, qui me défend

 

 

 

comme les astres

 

quand ils tournent au loin se ressemblent

 

 

 

j’ai cru qu’on pouvait

 

les vaincre avec un mot et ce mot

 

 

 

avait un goût de poussière dans ma bouche, j’ai

 

mangé la poussière, j’ai bu le fiel

 

 

 

où êtes-vous,

 

vous qui vouliez partir avec moi

 

 

 

qu’on vous oublie.

 

 

 

II

 

 

Je suis nu, le soleil est mon ennemi,

 

les scorpions

 

 

 

me couvrent la face, répondez-moi, vous

 

les princes du mal, faites

 

 

 

que je cesse et qu’il y ait cet éclair

 

sur la montagne

 

 

 

je suis l’esclave, j’ai porté

 

pour vous plaire toutes les chaînes

 

 

 

mon corps

 

est une écorce à vif

 

 

 

et vous riez, vous jouez

 

avec mes vêtements, comme il est beau

 

 

 

le fils de personne, et quelqu’un

 

qui ne me connaît pas

 

 

 

recueille une goutte de sang

 

et c’est un cri et le voile se déchire.

 

 

 

III

 

 

On me mettra dans un trou

 

on dira, qu’il est facile de porter

 

 

 

ceux qui meurent, le malheur pour eux

 

ne pèse plus, on dira

 

 

 

ce fut au soir, à l’heure où les corneilles

 

se posent

 

 

 

le temps était venu, mais lui

 

qui savait tout du monde, savait-il

 

 

 

qu’il suffit d’une minute, d’un grain de plus

 

dans le sablier

 

 

 

et je serai

 

celui-là, je descendrai

 

 

 

sans que mon corps le veuille dans la caverne

 

et ils boucheront le jour

 

 

 

ils diront, que la terre

 

qu’il aimait tant, l’efface.

 

 

 

IV

 

 

Ne pleurez plus,

 

la terre est douce

 

 

 

les morts s’en vont

 

parmi la mousse

 

 

 

et le soleil

 

comme une hostie

 

 

 

dans le silence

 

juste un glaïeul

 

 

 

tranchant la tige

 

de l’ancien deuil

 

 

 

et le soleil

 

comme une flèche

 

 

 

l’amour grandit

 

quand il nous blesse

 

 

 

 

Ces quatre poèmes sont extraits d’un ensemble publié par Alain Nadaud dans une revue

 

tunisienne maisresté inédit en recueil. Le tapuscrit est daté de février 1998. (Réf. fonds Claude

 

Esteban, IMEC/EST46.2).

 

 

 

 

 

 

In, revue « Secousse » H.S, 10 Avril 2016

 


Revue numérique, Editions Obsidiane, 89500 Bussy-le-Repos

 


Du même auteur : 


« Quand on a souffert trop longtemps… » (10/06/2014)


 Croyant nommer (10/10/2015)


« Dans le vide qui vient… » (12/03/2018)


« Cette femme ... » (13/09/2019)

 

Strophes du monde ancien (I et VII) (25/08/2025)

24 août 2026

Catherine des Roches (1550 – 1587) : Antithèse du somme et de la mort

 

 

 

 

Antithèse du somme et de la mort

 

 

     Rien n'est plus différent que le somme et la mort,


Combien qu'ils soient issus de même parentage ;


L'un profite beaucoup, l'autre fait grand dommage,


De l'un on veut l'effet, de l'autre on craint l'effort.

 



     Une morte froideur qui descend du cerveau


Nous cause le sommeil, une fièvre brûlante,


Qui éteint les esprits par son ardeur nuisante,


Nous cause le trépas et nous met au tombeau.

 



     Le somme va semant de roses et de lis


Les beaux traits délicats d'une plaisante face,


Et l'effroyable mort, dans l'horrible crevasse.


D'un sépulcre odieux les tient ensevelis.

 



     Le soleil respirant mille petits zéphirs


Caresse doucement le dormant en sa couche,


Et la mort ternissant une vermeille bouche,


Étouffe pour jamais ses gracieux soupirs.

 



     Après un long sommeil l'homme se sent dispos,


Pour aller au Palais, à la cour, à la guerre ;


La mort ronge au suaire, en la bière, en la terre,


Et, meurtrière, corrompt les nerfs, la chair, les os !

 



     Le soleil et sommeil ont presque mêmes noms,


Mêmes effets; aussi l'un vous donne la vie,


L'autre empêche que tôt elle ne soit ravie,


La couvrant, curieux, dessous ses ailerons.

 



     Ô gracieux sommeil, riche présent des Dieux !


Tu ne pouvais loger en une part plus digne


Que celle que tu tiens, puisque l'âme divine


A sa demeure au chef et sa fenêtre aux yeux.

 



     Ne m'abandonne point, ô bienheureux sommeil,


Mais viens toutes les nuits abaisser la paupière,


De ma mère et de moi ; fais que la nuit dernière


Ne puisse de longtemps nous fermer le soleil !

 



     Ainsi soit pour jamais le silence sacré


Fidèle avant-coureur de ta douce présence ;


Ainsi l'ombreuse nuit révère ta puissance,


Ainsi les beaux pavots fleurissent à ton gré.

 

 

De la même autrice : « Bouche dont la douceur m'enchante... » (24/08/2025)

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