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Le bar à poèmes

16 octobre 2026

Thomas Kinsella (1928 – 2021) : Finistère (2)

 

 

 

Finistère

 

 

 

MOI

 

 

 

Un...

 

 

 

Je flairai le sinistre Atlantique.

 

Finistère...

 

     Finisterre...

 

 

 

La surface de l’océan s’assombrit. La terre derrière moi,

 

avec toutes ses cellules et ses cavités, s’obscurcit.

 

Du haut du tertre, juché sur un rocher aride

 

je scrutai l’horizon du côté du nord-ouest

 

et perçus de nouveau cette infime bavure.

 

Où s’effaçait le dernier rayon du couchant...

 

Un point lumineux ?

 

 

 

Un soupçon du possible

 

nous parcourut l’échine

 

s’insinua dans notre esprit.

 

 

 

Nous fûmes pris d’une soudaine hésitation devant ce vaste océan

 

mais nous étions opiniâtres 

 

et la paix prédatrice nous grisait.

 

D’où venait cette ardeur qui nous rendait

 

si maladroits ? D’où venait cette faim sépulcrale

 

qui taraudait nos pensées en mille places,

 

qui sentait la mort, l’argile et les métaux ternis,

 

les mégalithes dans les ténèbres ?

 

 

 

Dans la baie, à peine éloignés du rivage,

 

nous fûmes ballottés par une forte houle.

 

D’énormes vagues déclives

 

nous soulevaient, retombaient,

 

s’allongeaient, démesurées.

 

 

 

Poussés vers le large un jour et une nuit

 

nous fîmes front, transis par la violence

 

continue du vent océanique.

 

Blottis les uns contre les autres, unis,

 

repliés sur nous-mêmes, cernés par

 

le chaos de sel qui déferlait en silence,

 

nous écoutions le murmure de nos voix

 

sous la morsure des embruns :

 

               - Vent violent va t’apaisant

 

               mère aimable

 

                     sur les flots en furie répands la paix

 

 

 

 

               toi qui nous pousses sans répit

 

               toi que nous rencontrons et ne rencontrons pas

 

               toi dont l’ombre ardente

 

               abrite nos grands monolithes

 

               toi auprès de qui comblés nous nous fixons

 

               nous bâtissons sans jamais nous

 

               fixer, toi dont nous avons gravé

 

               les yeux globuleux et la sainte clameur

 

               sans voix sur des dalles de pierre

 

               fontaines en spirales s’épanouissant sur

 

               des spirales en fontaines qui se ferment

 

               ballets burinés dans le roc

 

               losanges chevrons arc et volutes

 

               ride de rivière talus de terre

 

               cercle de soleil anneau de lune...

 

               toi auprès de qui forcés à te servir

 

               nous avons apaisé notre faim

 

               de déracinés et sommes venus

 

               par un abîme de baleine

 

                                                                    goulet d’ouragan

 

               fosse de sel

 

                                                                               noir néant

 

               reine sereine

 

                                                                    répands la paix

 

 

 

Le cauchemar enfin cessa.

 

dans la brise du matin, inondée de soleil

 

de nouveaux caps arides s’élevèrent au-dessus des vagues.

 

Nous entrâmes dans une profonde baie, pénétrée

 

par tous les courants de l’océan.

 

Nous étions les premiers à aller aussi loin,

 

étourdis de fatigue et de soulagement.

 

Par trois fois le jouet de nos sens, nous faillîmes

 

être jetés conte le même rocher.

 

                                                     (J’avais déjà ressenti tout cela...)

 

La barque glissa au flanc d’une montagne abrupte

 

jusqu’à un creux de rocher paisible où l’écho

 

renvoyait le clapotis des vagues, le murmure de nos voix.

 

Je me tenais à la proue. L’esquif obliqua vers un talus pierreux.

 

Je m’affermis. « Notre Père... » commença quelqu’un

 

et il y eut des éclats de rire. Immobile

 

je cherchais un instant les mots qu’il fallait dire.

 

Tous se turent. Je repris les mots familiers

 

et posai le pied sur la terre ferme. A son contact

 

une force obscure éclata dans mes reins,

 

se déroula en moi, me remonta l’échine.

 

Une lame sur le rocher reflua

 

avec un bruissement de sirène, me happant au talon.

 

Ma langue trébucha.

 

 

 

Qui

 

       est souffle

 

créateur du vent

 

créateur de la vague

 

créateur de cette voix ?

 

 

 

 

Qui

 

       est le taureau aux sept cicatrices

 

le faucon sur la falaise

 

le saumon tapi dans la rivière

 

la rivière tapie dans son limon

 

la furie de la bête

 

la fibre de la fleur

 

une larme au soleil ?

 

 

 

Qui

 

       est le mot qui prononcé

 

fait darder la sagaie

 

       et sème la terreur

 

fait jaillir l’étincelle

 

       et embrase l’esprit ?

 

 

 

 

Quand des hommes se rencontrent sur la colline

 

muets comme des pierres dans l’obscurité

 

                                          (la barque cognait derrière moi)

 

qui est le porte-flambeau ?

 

Qui étudie à fond

 

les positions intéressantes de la lune ?

 

Qui trouve le trou où le soleil se couche ?

 

                                          (J’avançai, les mains tendues)

 

 

 

 

 

Traduit de l’anglais par Godelaine Carpentier

 

In, Denis Rigal : Poésie d’Irlande. Anthologie

 

Editions Sud, 13000 Marseille, 1987

16 octobre 2026

Thomas Kinsella (1928 – 2021) : Finistère (1)

 

Thomas Kinsella en Décembre 1971. Photo: Jack MacManus

 

 

 

Finistère

 

 

 

Seul...

 

 

 

J’ai humé l’Atlantique inquiétant.

 

Finistère...

 

     Finisterre...

 

 

 

La surface des eaux s’assombrissait. La terre derrière moi,

 

avec tous ses alvéoles, ces cistes, devenait sombre

 

Du haut d’un bloc de pierre nue, au sommet du cairn,

 

je scrutais l’horizon, au nord-ouest,

 

pressentant de nouveau cette imperceptible déchirure.

 

Là-bas où le dernier rayon du soleil couchant se retirait...

 

Une tache de lumière ?

 

 

 

 

Une larve du possible

 

se tortillait sur l’épine dorsale,

 

rampant jusqu’au cerveau.

 

 

 

Nous avons hésité devant l’immensité de ces eaux,

 

mais notre entêtement nous tournait la tête, joint au chant

 

de la paix prédatrice.

 

 

 

Et qui était celui dont le sang échauffé rendait

 

malhabiles nos mouvements ? De quel spectre de la faim

 

forait-elle dans nos pensées d’innombrables passages,

 

avec cette odeur de mort, d’argile, de métaux sans couleur

 

et de pierres géantes dans l’obscurité ?

 

 

 

Dans la baie, à peine parvenus à quelque distance du rivage,

 

la houle s’empara de nous et nous fûmes à sa merci,

 

les eaux se soulevaient en pentes grises

 

sur lesquelles nous glissions, elles s’effondraient,

 

s’étiraient, montagnes énormes.

 

 

 

Poussés vers le large tout un jour et toute une nuit,

 

nous avons tenu bon, engourdis par la continuelle

 

violence du vent océanique.

 

Nous nous sommes serrés les uns contre les autres, solidaires,

 

et nous sommes repliés sur nous-mêmes, cependant qu’alentour

 

en silence roulait le chaos de sel,

 

et nous avons écouté nos propres bouches

 

murmurer sous la piqûre des embruns :

 

     - Vent mauvais, deviens favorable

 

     et toi, clémente mère,

 

     répands la paix sur l’eau furieuse

 

 

 

     toi qui nous donnas l’inquiétude

 

     toi que nous rencontrons sans te rencontrer

 

     et dans l’ombre adente de qui

 

     nous dressons nos grandes pierres droites

 

     et nous établissons pleinement satisfaits

 

     et bâtissons et demeurons malgré tout

 

     sans nous établir, toi dont nous avons gravé

 

     le regard exorbité sans un mot

 

     et le mugissement sacré sur des dalles de pierre

 

     en spirales jaillissantes ouvrant sur  

 

     des jaillissement en spirales qui se referment

 

     sur des danses de sillons burinées sur la roche

 

     sinuosités zigzags angles volutes

 

     rides de la rivière pentes du terrain

 

     cercles solaires boucles lunaires...

 

     à ton service comme aux travaux forcés

 

     nous avons rassasié nôtre faim

 

     nous les déracinés et sommes parvenus

 

 

 

 

 

     dans un enfer de baleine

 

                                              gosier de tempête

 

     béance de sel

 

                            noir nulle part

 

     reine paisible

 

                            répands la paix

 

 

 

Le mauvais rêve s’acheva enfin.

 

au matin, dans une brise radieuse,

 

des promontoires dénudés se dressèrent, nouveaux au-dessus des vagues.

 

Nous pénétrâmes dans une baie profonde, ouverte

 

à tous les courants de l’Océan.

 

Nous étions parvenus plus loin que quiconque

 

et délirions tant nous étions épuisés et soulagés

 

- par trois fois, nous nous trompâmes et il s’en fallut

 

de peu que nous ne fussions poussés

 

contre le même rocher.

 

                                         (J’avais déjà éprouvé tout cela...)

 

Gardant le cap, nous longeâmes une haute falaise

 

et pénétrâmes dans le calme d’une grande salle rocheuse où résonnait

 

l’écho du bruit des vagues et de nos voix étouffées.

 

J’étais debout à la proue. Nous obliquâmes vers un talus de pierre.

 

Je rétablis mon équilibre. « Notre Père... », dit quelqu’un,

 

et il y eut un léger rire. Debout, sans bouger, je restai

 

quelques instants à chercher les mots appropriés.

 

Le silence se fit parmi eux. Je choisis de redire les mots anciens

 

et je mis pied à terre. Au contact du sol,

 

une énergie de rêve se déchaîna au creux de mes reins,

 

se déploya, grimpa le long de mes vertèbres.

 

La mer à ce moment-là reflua sur la roche

 

avec un sifflement de femelle, m’agrippant au talon.

 

Ma langue trébucha

 

 

 

Qui

 

        est un souffle

 

capable d’engendrer le vent

 

capable d’engendrer ka vague

 

capable d’engendre            cette       voix ?

 

 

 

Qui

 

        est le taureau aux sept cicatrices

 

le faucon sur la falaise

 

le saumon tapi au fond de la nappe d’eau

 

la nappe d’eau au creux de sa terre

 

la fureur de l’animal

 

la fibre de la fleur

 

une larme dans le soleil ?

 

 

 

Qui

 

        est le mot capable une fois prononcé

 

de faire jaillir la lance

 

        et de répandre à flots la terreur

 

de faire jaillir l’étincelle

 

        et d’enflammer les cerveaux ?

 

Quand des hommes se rencontrent sur la colline

 

muets comme des pierres dans le noir   

 

             (l'embarcation collait derrière moi)

 

 

 

qui est le serviteur de toute lumière ?

 

Qui examine en détail

 

les positions favorables de la lune ?

 

Qui sonde le souillard où tombe le soleil ?

 

        (je m’avançai, tendant le bras).

 

 

 

 

 

Traduit de l’anglais par Jean-Yves Masson

 

In, « Anthologie bilingue de la poésie anglaise »

 

Editions Gallimard (Pléiade), 2005

 

 

 

 

15 octobre 2026

Matei Hutopilă (1987 -) : Buhăieşti

 

 

 

 

Buhăieşti

 

 

1999

 

 

 

 

l’argile se délitait comme le gâteau à la crème brûlée de la vieille

 

prrr, coca, maudites à jamais soient les messes payées par ta mère

 

et, difficilement, la jument vieille et stupide de grand-père s’arrêta net

 

les seaux se remplissaient se vidaient se remplissaient se vidaient

 

des filles et des garçons commençaient à venir rentrer les vaches, des pâturages

 

le chariot était chargé juste assez pour que coca puisse le sortir de la carrière

 

     d’argile

 

quelques coups de fouet, quelques jurons et nous étions presque arrivés en haut

 

 

 

parmi les laîches sur la crête de la colline, le soleil, avec son chant muet et triste,

 

comme je l’avais déjà vu

 

               comme j’allais encore le voir d’autres fois

 

de ce côté-ci des laîches sur la crête de la colline, gherghina, avec ses cheveux

 

couleur carotte son visage blanc avec ses grandes tâches de rousseur

 

                                                                                         tout aussi flamboyantes

 

ses lèvres rouges comme les fruits d’aubépine ses yeux grands et ronds du bleu

 

     le plus sombre sa petite robe en crépon

 

avec des fleurs petites toutes petites et ses genoux et ses petits doigts poussiéreux

 

     et ses talons poussiéreux

 

                                                                    dans les sandales en caoutchouc jaune-

 

                                                                                                                transparent

 

le petit bouquet de pissenlit son regard profond un peu étonné et, bon dieu,

 

     si obligeant

 

 

 

gherghina de starciuc, eh ? et grand-père rit. Grande gourgandine fut sa mère

 

nous avons passé immédiatement la crête de la colline et

 

gherghina est restée quelque part là-bas, parmi les laîches, parmi les rayons du

 

     soleil, sur l’herbe brûlée de la carrière d’argile

 

 

 

 

Traduit du roumain par Maria Raluca Hanea

 


in, « Secousse . Revue de littérature en ligne. No 9, Mars 2013 »

 


Editions Obsidiane, 89100 Sens, 2013

 

 

 

Du même auteur : Kholkoze / Ce-a-pe (15/10/20/25)

 

 

 

 

buhăieşti

 

1999

 

 

 

lutul se desfăcea ca prăjitura de zahăr ars a babei

 

prr, cocî, tu-ţ biserişeasca mă-ti az şî mîni

 

şi, cu greu, iapa bătrînă şi proastă a bunicului stătu ţeapănă locului

 

căldările se umpleau se goleau se umpleau se goleau

 

fete şi băieţi începeau să vină după vaci, la cireadă

 

căruţa era încărcată cît s-o poată trage coca din lutărie

 

cîteva bice, cîteva înjurături şi eram înapoi sus

 

 

 

printre pirii de pe coama dealului, soarele, cu cîntul lui mut şi trist, cum îl mai

 

     văzusem,

 

                                                                     cum aveam să-l mai văd de alte ori

 

 

dincoace de pirii de pe coama dealului, gherghina, cu părul ei morcoviu faţa ei

 

     albă pistruii ei mari

 

                                                                                             şi la fel de morcovii

 

buzele ei ca fructele cacadîrului ochii ei mari şi rotunzi din cel mai închis

 

albastru rochiţa ei creponată cu

 

                                                             floricele mărunte mărunte şi genunchii ei

 

degeţelele ei prăfuite şi călcîele ei prăfuite

 

                                                                                 în sandalele de gumă galben-

 

                                                                                                            transparentă

 

bucheţelul de curu-găinii privirea ei adîncă oarecum mirată şi, doamne, atît de

 

     îndemînoasă

 

 

 

gherghina lu starciuc, î ? şi bunicul rîse, mari poamî o mai fost mă-sa

 

am trecut imediat coama dealului şi

 

gherghina a rămas undeva acolo, printre piri, printre razele soarelui, pe iarba arsă

 

     de la lutărie

 

 

(copci)

 

 

 

Poème précédent en roumain :

 

Tudor Arghezi : Tinca (22/12/2025)

 

14 octobre 2026

Kakinomoto No Hitomaro / 柿本 人麻呂 (662 – 710) : « Notre souverain... »

 

Kakinomoto No Hitomaro par Ono Shunryo. Peinture sur soie

 

 

 

 

Notre souverain

 

Pacificateur

     Telle une divinité

 

Agissant en divinité,

 

     Après des rapides

 

De la rivière Yoshino

 

     Edifié magnifiquement

 

Un haut palais.

 

     Il y monte

 

Et quand il regarde le pays

 

     Les montagnes sous ses yeux s’étagent

 

Comme une verte palissade.

 

     Le dieu des montagnes,

 

En hommage,

 

     Au printemps

 

Orne sa chevelure de fleurs,

 

     Quand s’établit l’automne

 

Se pare du rouge des étables.

 

     De la rivière qui coule au pied

 

La divinité elle aussi

 

     Pour l’auguste table

 

En offrande

 

     A l’amont

 

Aménage la pêche aux cormorans,

 

     A l’aval

 

Fait mouvoir les épuisettes,

 

     Ô âge auguste des dieux

 

Où montagnes et rivières

 

     Servent le souverain rassemblées !

 

 

 

 

 

Traduit du japonais par Gaston Renondeau

 

In, « Anthologie de la poésie japonaise classique »

 

Editions Gallimard (Poésie), 1971

 

Du même auteur :

 

Sur la route de Karu (15/09/2016)

 

 L’océan du ciel (30/09/2019)
 


« Dans la baie d’Iwami... » (14/09/2024)

 

« On a construit un pont de pierres... » (14/10/2025)

13 octobre 2026

Jan Erik Vold (1939 -) : Herbe marine, vue de près

 

 

 

 

Herbe marine, vue de près

 

 

 

Comme

 

le chagrin. Comme l’océan. Comme

 

l’ombre

 

en profondeur – d’accord, allons plonger

 

 

 

et mordre

 

dans l’herbe

 

au

 

fond de la mer, on l’a fait

 

 

 

avant nous. Et gardons

 

les yeux

 

ouverts. Lâchons prise, avant que

 

l’air

 

 

 

ne nous manque. Pour retourner

 

là-haut

 

et

 

raconter aux alpinistes

 

 

 

à quoi

 

ressemble

 

l’herbe

 

marine, vue de près

 

 

 

 

Traduit du norvégien par Jacques Outin

 


in, Jan Erik Vold : « La Norvège est plus petite qu’on ne le pense »

 


Le Castor Astral éditeur, 1991

 

 

 

Du même auteur :

 

Le poème des flocons de neige (15/02/2019)

 

Comprendre un paysage (12/10/2025)

12 octobre 2026

Philippe Desportes (1546 – 1606) : « Le jour chasse le jour... »

 

 

 

 

Le jour chasse le jour, comme un flot l’autre chasse,


Le temps léger s’envole et nous va décevant,


Misérables mortels, qui tramons en vivant,


Desseins dessus desseins, fallace sur fallace*.

 

 

Le cours de ce grand ciel qui les astres embrasse,


Fait que l’âge et le temps passent comme le vent ;


Et sans voir que la mort de près nous va suivant,


En mille et mille erreurs notre esprit s’entrelace.

 

 

L’un, esclave des grands, meurt sans avoir vécu,


L’autre de convoitise ou d’amour est vaincu ;


L’un est ambitieux, l’autre est chaud à la guerre.

 

 

Ainsi diversement les désirs sont poussés.


Mais que sert tant de peine, ô mortels insensés ?


Il faut tous à la fin retourner à la terre.

 

 

* Tromperie

 

 

 

Oeuvres chrétiennes. Sonnets spirituels

Du même auteur :


« Las. Je ne verrai plus… » (16/02/2015)


« Rosette, pour un peu d'absence… » (24/02/2017)


« Sommeil… » (24/02/2018)


« Depuis le triste point de ma frêle naissance... » (24/02/2019)


« Icare est chu ici... » (24/02/2020)


Prière au sommeil (24/02/2021)


« Un doux trait de vos yeux... » (12/10/2023)


« Ô bien heureux... » ((12/10/2024)

 

Ma nef passe au détroit... » (12/10/2025)

11 octobre 2026

Magtymguly Pyragy (1724- 1827) : Tu briseras

 

 

 

 

Tu briseras...

 

 

 

Quand la chance se réveille et que la fortune te sourit,

 

Si tu attaques une montagne avec tes molaires, tu briseras les rocs.

 

Mais si le sort t’est contraire  et que ton destin soit amer,

 

Tu te casseras les dents sur un morceau de gelée de fécule.

 

 

 

Si, par peur de la mort, tu te jettes dans l’océan,

 

A quoi bon cette peur, puisque la vie doit te quitter ?

 

Quand la vie a atteint son terme et que la Coupe du Trépas est emplie,

 

Un fétu de pavot suffit à te briser la tête.

 

 

 

Prête l’oreille à tous les propos de celui qui sait !

 

Finalement, le mensonge n’aboutit à rien.

 

Cela augmente les années de la vie, d’attirer sur soi les bénédictions.

 

Mais les malédictions, on ne peut s’en dégager, elles brisent même les jeunes.

 

 

 

Le cœur se réjouit des paroles des sages.

 

L’esprit se plaint des actes des imbéciles.

 

L’éhonté, quand tout va bien, se fait passer pour un sage,

 

Mais, quand surviennent les difficultés, il perd la raison, son moral se brise.

 

 

 

Magtymguly ! Tout rustre qui marche dans la steppe

 

Ne le prends pas pour un grand homme en raison de son âge avancé !

 

Si, dans un repas où l’on est serré, tu lui s un bol de porcelaine,

 

Il n’arrivera pas à en manger le contenu, mais il cassera le bol

 

 

 

 

 

 

Traduit du Turkmène par Louis Bazin et Pertev Boravav

 


in, Magtymguly Pyragy : « Poèmes turkmènes »

 


Jean Picollec Editeur, 2014

 

 

Du même auteur : « Debout ! me dirent-ils... » (11/10/2025)

 

10 octobre 2026

Gaucelm Faidit (vers 1150 – vers 1205) : « Quand au jardin paraît le vert... » / « Can vei reverdir les jardis... »

 

Gaulcem Faidit, d'après un manuscrit du XIIIe siècle.

 

 

 

Quand au jardin paraît le vert

 

que de chanter les oiseaux brillent

 

au mois de mars dans la lumière

 

tel une ombre devrais-je vivre

 

éloigné du visage clair

 

dont m’obscurcit le souvenir

 

être fidèle que le coeur

 

en elle meure et naisse et meure

 

 

 

De l’autre côté de la mer

 

m’a exilé la belle amie

 

et dépossédé de ma terre

 

si lointaine pourtant c’est signe

 

d’un temps meilleur que la promesse

 

que je dois bien lui revenir

 

être fidèle que le cœur

 

en elle meure et naisse et meure

 

 

 

Ce qu’est aimer je crains toujours

 

que pour un autre elle m’oublie

 

d’elle je n’attends nul secours

 

comme pauvre je suis parti

 

pourra-t-elle oublier un jour

 

ce qu’elle est et ce que je suis

 

être fidèle que le cœur

 

en elle meure et naisse et meure

 

 

 

Dans les pensées je la retrouve

 

je me tue et je me déchire

 

je suis maudit rompu d’amour

 

tout à elle toujours conduit

 

je crais le jour du vrai retour

 

d’elle quelle fuite terrible

 

être fidèle que le cœur

 

en elle meure et naisse et meure

 

 

 

Ce qu’est d’attendre que souffrir

 

de désir et désespérer

 

ne pas connaître le répit

 

tant que son prix et sa beauté

 

et sa puissance elle n’oublie

 

moi qui ne l’ai pas oubliée

 

être fidèle que le coeur

 

en elle meure et naisse et meure

 

 

 

Bone dame je vous supplie

 

en simple et franche humilité

 

pensez un peu à votre ami

 

s’il vous plaît un peu de bonté

 

de qui n’a pas pitié d’autrui

 

Dieu non plus n’aura pas pitié

 

être fidèle que le cœur

 

en elle meure et naisse et meure

 

 

 

 

Traduit de l’occitan par Claude Adelen


in, Bernard Delvaille « Mille et cent ans de poésie française »


Editions Robert Laffont (Bouquins), 1991     

        


Du même auteur : 


« Un chevalier reposait... » / « Us cavaliers si jazia... » (10/10/2023)


« Triste chose est... » / « Fortz chaua e... »  (10/10/2024)

 

« Du vaste sein de la mer... » / « Del gran golfe de mar... » (10/10/2025)

 


 

Can vei reverdir les jardis

 

et oi les oizelets chanter

 

et nos es tant dous li marchis

 

me renovellent mei pensier

 

qu’ores me sovient d’un cler vis

 

que je ne puis mie oblier

 

qu’en tel damey pozai mon cuer

 

don muer et viv’ et viv’ et muer

 

 

 

Le bele de cui sui amis

 

m’a fait passer d’outre la mer

 

et desaisiné mon païs

 

poruec iant loing ne-m’fait eler

 

que s’amor n’aïe sa requis

 

por qu’à lui m’est os retorner

 

qu’en tel damney pozai mon cuer

 

don muer et viv’ et viv’ et muer

 

 

 

Las je sai don sui en error

 

qu’elle aime plus de moi autrui

 

et sai que ja n’aura un jor

 

merci de moi qui mal a fui

 

s’ele n’oblie sa richor

 

la quel ele est et quel je sui

 

qu’en tel damey pozai mon cuer

 

don muer et viv’ et viv’ et muer

 

 

 

Ne puis muer que je retor

 

a li qui m’auci et destrui

 

que-l’cuer m’a blessé d’un amor

 

qui ver li m’amen et m’adui

 

mais me prein dotanse et paor

 

que quan me verra je l’enui

 

qu’en tel damey pozai mon cuer

 

don muer et viv’ et viv’ et muer

 

 

 

Je sais que cel destreit m’auci

 

et ja me mene en povreté

 

et sais que ja n’aura merci

 

si sa richesse et sa beauté

 

et son pris ne met en obli

 

mais cil ne l’a mie oblié

 

qu'n tel damey pozai mon cuer

 

don muer et viv’ et viv’ et muer

 

 

 

Bone dame por Dieu vos pri

 

o douce franche humilité

 

que regardez ver vostre ami

 

si ferez franchesse et bonté

 

car ja mai Dieu n’aura merci

 

de rien si n’a d’autrui pitié

 

qu’en tel damey pozai mon cuer

 

don muer et viv’ et viv’ et muer

 

 

Poème précédent en occitan :

 

Max Rouquette : Rendez-moi / Tornatz-me (06/10/2006)

9 octobre 2026

Christine de Pisan (1361 – 1430 ?) : « Ni peu ni prou je ne me sens frappée... » / « Ne trop ne pou au cuer...

 

 

 

 

 

8 La Dame

 

 

 

Ni peu ni prou je me sens frappée au coeur 


Des dards d'Amour dont on dit qu'ils mènent grande guerre


A bien des gens, mais je ne suis pas attrapée,


Grâce à Dieu, dans les lacs ni dans la prison


          Du dieu d'Amour.


Je ne lui fais ni requêtes ni plaintes,


Je vis sans lui dans l'agrément et la joie,


Je n'aime pas d'amour ni aimer ne voudrais.

 



Je n'ai pas peur d'être happée


Ni par regards, ni par cadeaux, ni par une longue quête,.


Ni d'être, d'un parler caressant, enveloppée


Car nul ne peut conquérir mon cœur.


          Pour me réconforter


Que nul n'y vienne, car ma fréquentation


Lui serait refusée, et je lui dirais aussitôt :


Je n'aime pas d'amour ni aimer ne voudrais.

 



Je me moque bien d'une femme prise


Sous tel pouvoir. Il lui faudrait mieux chercher


Pour se tuer couteau ou épée


Car elle perdu entièrement son honneur sur terre.


          Pour cela, toujours


En cet état je pense passer mes jours ;


Je dirai à tous s'il advient qu'on m'en prie :


Je n'aime pas d'amour ni aimer ne voudrais.

 



Prince d'Amour, que ferais-je à votre cour ?


Je n'aime pas d'amour ni aimer ne voudrais.

 

 

 

 

Traduit de l’ancien français par Jacqueline Cerquiglini-Toulet


In, Christine de Pizan : « Cent ballades d’amant et de dame »


Editions Gallimard (Poésie), 2019


De la même autrice :


La fille qui n’a point d’ami (03/12/2015) 


« Seulette suis… » (03/12/2016)


Je ne sais comment je dure (03/12/2017)


« Apprenez-moi, doux ami... » (16/03/2019)


Je ne peux plus vous cacher... » / « Plus ne vous puis celer ... » (09/10/2023)


« Me refuser suffit... » / « A vous est du reffuser... » (09/10/2024)

 

« Quoique je ne sois aimé... » / « Quoy que je ne soye amez... » (09/10/2025)

 

 « Ni peu ni prou je ne me sens frappée... » / « Ne trop ne pou au cuer... » (09/10/2026)

 

 

La Dame VIII

 

 

 

Ne trop ne pou au cuer me sens frappee


Des dars d'Amours qu'on dit qui font grant guerre


A mainte gent, mais ne suis attrappee,


La Dieu mercy, es las ne en la serre


          Du dieu d'Amours.


Je ne lui fais requestes ne clamours,


Je vif sans lui en plaisance et en joye,


Par amours n'aim ni amer ne vouldroie.

 



Ne n'ay paour que je soie happee


Ne par regars, par dons ne par long erre,


Ne par parler mignot enveloppee,


Car il n'est homs qui mon cuer peust acquerre ;


          Ne a secours


Ny viengne nul, car escondit le cours


De moy seroit, et tantost lui diroie :


Par amours n'aim ni amer ne vouldroie.

 



Et beau mocquier m'ay de femme attrappee


En tel danger ou mieulx lui vaulsist querre


Pour soy tuer ou coustel ou espee,


Car perdu a, du tout, honneur sur terre,


          Pour ce a tousjours,


En cest estat, je pense user mes jours ;


A tous diray, s'il avient qu'on m'en proie :


Par amours n'aim ni amer ne vouldroie.

 



Prince d'Amours, a vo court, que feroie ?


Par amours n'aim ni amer ne

8 octobre 2026

Ishikawa Keirô / 石川桂郎 (1909-1975) : Promesse de printemps

 

Utagawa Hiroshige :Estampe, oban tate-e, de la série Les cent vues d'Edo,
planche 30 : Le jardin de pruniers, Kameido.Daté du 11e mois de l'année du serpent, 1857.Collection René Scholten

 

 

 

 

 

Entouré de branches mortes

 

il se redresse -

 

le printemps

 

 

 

 

Traduit du japonais par Corinne Atlan et Zéno Bianu

 

In, « Le poème court japonais d’aujourd’hui »

 

Editions Gallimard (Poésie), 2007

 

 

 

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