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Le bar à poèmes

24 juillet 2026

João Cabral de Melo Neto (1920 – 1999) : L’éducation par la pierre

 

João Cabral de Melo Neto (1970) © Domaine public/Archives nationales du Brésil

 

 

 

 

L’éducation par la pierre

 

 

 

L’EDUCATION PAR LA PIERRE

 

 

 

Une éducation par la pierre : par leçons ;

 

pour apprendre de la pierre, à la fréquenter ;

 

à capter sa voix inemphatique, impersonnelle

 

(par celle de diction elle commence les cours).

 

La leçon de morale, sa résistance froide

 

à ce qui coule et à couler, à être modelée ;

 

celle de poétique, sa carnation concrète ;

 

celle d’économie, sa densité compacte :

 

leçons de la pierre (du dehors vers le dedans,

 

abécédaire muet), pour qui l ’épellera.

 

Autre éducation par la pierre : dans le Sertão

 

(du dedans vers le dehors, et pré-didactique).

 

Dans le Sertão, la pierre ne sait pas donner de cours,

 

et si elle en donnait, elle n’enseignerait rien ;

 

là on n’apprend pas la pierre : là la pierre,

 

une pierre de naissance, entaille l’âme.

 

 

 

 

LES ROYAUMES DU JAUNE

 

 

 

La terre copieuse de la Mata produit et exhibe

 

un jaune riche (sinon celui des métaux) :

 

le jaune du maracouja et ceux de la mangue,

 

de l’oïti, du cajou et du caja;

 

jaune végétal, joyeux de soleil libre,

 

frisant le strident, tellement il est joyeux,

 

et que le soleil élève de végétal à minéral,

 

le polissant, jusqu’à un métal de peau allumé.

 

Seulement ce qui blesse la vue c’est un autre jaune,

 

et la blesse bien que terne (le soleil ne l’allume pas) :

 

jaune en deçà du végétal, et si animal,

 

d’un animal sans race : en pauvreté, en pourriture.

 

Seulement ce qui blesse la vue c’est un autre jaune :

 

si animal, d’homm e : de corps humain;

 

de corps et vie ; de toute sécrétion

 

(tartre ou sueur, bile intime ou morve),

 

ou souffrance (le jaune de sentir le triste,

 

d’être analphabète, d ’exister dilué) :

 

jaune qui chez cet homme-là s’additionne

 

à une existence de marécage, où l’on est à soi-même une charge.

 

Bien que commun là-bas, ce jaune humain

 

 

est encore remarquable (plutôt comme un prodige) :

parce qu’elles tardent à sécher, avec pareil soleil,

 

de telles mares de jaune, de glaire vivante.

 

 

.

LA POÉSIE EN MARCHE

 

 

Les pensées volent

 

des trois visages à la fenêtre

 

et traversent la rue

 

devant ma table.

 

Entre elles et moi

 

s’étendent des avenues illuminées

 

que des archanges silencieux

 

parcourent en patins.

 

Tandis que je les mets en fuite

 

et qu’en même temps je les respire

 

il se manifeste un désordre

 

au bistrot du coin.

 

Et maintenant

 

sur des continents très lointains

 

les pensées aiment et se noient

 

dans des marées d’eaux stagnantes.

 

 

 

 

HOMMAGE A PICASSO

 

 

Le cadre camoufle l’éclipse

 

que les hommes ne veulent pas voir.

 

Il n ’y a pas de musique apparemment

 

dans les violons fermés.

 

Simplement les coupures des journaux quotidiens

 

me font des signes de jugement dernier.

 

 

 

AU-DEDANS DE LA PERTE DE LA MEMOIRE

 

 

Au-dedans de la perte de la mémoire

 

une femme bleue était étendue

 

qui cachait entre ses bras

 

de ces oiseaux très froids

 

que la lune souffle en pleine nuit

 

sur les épaules nues du portrait.

 

Et du portrait naissaient deux fleurs

 

(deux yeux deux seins deux clarinettes)

 

qui en certaines heures du jour

 

croissaient prodigieusement

 

pour que les bicyclettes de mon désespoir

 

courussent sur ses cheveux.

 

Et sur les bicyclettes qui étaient des poèmes

 

arrivaient mes amis hallucinés.

 

Assis en désordre apparent,

 

les voilà qui engloutissaient régulièrement leurs montres

 

tandis que le hiérophante en armes cavalier

 

agitait inutilement son unique bras.

 

 

 

LE POEME ET L’EAU’

 

 

Les voix liquides du poème

 

invitent au crime

 

au revolver.

 

Elles me parlent d’îles

 

que même les rêves

 

n ’atteignent pas.

 

Le livre ouvert sur les genoux

 

le vent dans les cheveux

 

je regarde la mer.

 

Les événements de l’eau

 

se mettent à se répéter

 

dans la mémoire.

 

 

 

 

 

Traduit du brésilien par Sylvie Pierre

 

Revue Po&sie, N°70

 


Belin éditeur, 1994


Du même auteur : 


« Sur ce papier... » (24/07/2022)


« Cultiver le désert... » (24/07/2023)


Poème(s) de la chèvre  (I)/ Poema(s) da cabra (I et II) 24/07/2024)

 

Le chien sans plumes / O cão sem plumas (24/07/2025)

23 juillet 2026

Bao Zaho / 鮑照 (414-466) : Yo-fou

 

 

 

 

Yo-fou

 

 

 

 

Dominant le perron blanc comme jade plane l’étage du superbe gynécée.

 

La draperie et le rideau brodé pendent contre la porte belle et la fenêtre peinte.

 

Là vit une femme appelée Kin-Ian.

 

Elle est vêtue de soie, un doux parfum l’environne.

 

Les hirondelles du printemps virevoltent, la brise sème les fleurs de mai.

 

Elle écarte les rideaux. Devant son ombre elle contemple les oiseaux.

 

Larmes aux yeux, elle retient sa chanson et se tait.

 

La vie est courte. Ne goûterons-nous jamais au bonheur ?

 

« Je préfère vivre par couple comme les canards sauvages

 

Que monter dans le ciel, seule, comme la grue ! »

 

 

 

 

 

Traduit du chinois par Tr. Sung-Nien Hsu

 

In, « Anthologie de la littérature chinoise des origines à nos jours » »,

22 juillet 2026

Charlotte Delbo (1913 – 1985) : « Spectre mes compagnons... »

 

 

 

 

Spectre mes compagnons

 

vous qui m’avez abandonnée

 

Si vous saviez comme je vous ai cherchés

 

Si vous saviez comme au moindre son

 

au moindre bruissement qui me rappelait votre voix

 

j’ai essayé de vous entendre

 

Si vous saviez quelle peine je me suis donnée

 

pour vous faire affleurer à fleur de mémoire

 

pour vous ressusciter

 

pour vous rendre une ombre d’existence

 

Si vous saviez comme j’ai parlé de vous

 

parce qu’à parler des morts

 

ils redeviennent vivants

 

Si vous saviez comme j’ai décrit vos gestes

 

Votre sourire votre démarche

 

invité votre voix et votre langage

 

pour vous rendre vivants

 

à mes camarades

 

et j’étais si loin de vous

 

si loin de votre apparence

 

que je vous en demande pardon

 

Pardon de vus avoir soumis à l’épreuve

 

de la brume glacée du matin

 

de la boue glacée des chemins

 

de la plaine désespérée

 

pardon de vous avoir invoqués

 

appelés

 

oubliés

 

suppliés

 

pardon de vous avoir entraînés malgré vous

 

dans ce voyage d’où nul ne devait revenir

 

d’où pourtant je suis revenue

 

si défaite

 

que vous ne m’avez pas reconnue

 

si peu vivante

 

que vous m’avez crue perdue

 

 

 

 

 

Prière aux vivants pour leur pardonner d’êtres vivants

 

et autres poèmes (1946-1985

 

Les Editions de Minuit,2024

 

De la même autrice :

 

 Les folles de Mai (I et II) (22/07/2024)

 

« Vous qui avez pleuré deux mille ans... » (22/07/2025)

21 juillet 2026

Luís Vaz de Camões (1524 – 1580) : « Ces beaux yeux clairs... » / « Aqueles claros olhos... »

 

 

 

Ces beaux yeux clairs que je voyais pleurant

 

Dans le moment qu’il m’a fallu partir,

 

Que font-ils aujourd’hui ? Qui peut le dire ?

 

Se soucient-ils de moi en cet instant ?

 

 

 

Ont-ils gardé le souvenir fu temps

 

Où je partis, laissant ma joie mourir ?

 

Ou la voient-il un jour revenir,

 

Cette joie du revoir qu’ils vont rêvant ?

 

 

 

Comptent-ils chaque instant heure après heure ?

 

Un instant leur est-il toute une année ?

 

Questionnent-ils les vents et les oiseaux ?

 

 

 

Oh ! bienheureuse joie de ce doux leurre

 

Qui vient erres sur les triste pensers

 

Malgré l’absence, et le calme aussitôt !

 

 

 

 

 

Traduit du portugais par Françoise Morvan

 

In, Françoise Morvan : « Clair soleil des esprits,

 

Amour et mort à l’âge baroque »

 

Editions Mesure, 2025

 

Du même auteur :

 

« Amour est feu qui brûle... » / « Amor é fogo que arde... » (23/12/2020)

 

Chanson / Cantiga (21/07/2025)

 

Aqueles claros olhos que, chorando


ficavam quando deles me partia,


agora que farão? quem mo diria?


Se porventura estarão em mim cuidando ?

 

 

Se terão na memória, como ou quando


deles me vim tão longe de alegria?


Ou se estarão aquele alegre dia,


Que torne a vê-los, naalma figurando?

 

 

Se contarão as horas e os momentos?


Se acharão num momento muitos anos?


Se falarão co as aves e cos ventos?

 

 

Oh! bem-aventurados fingimentos


que, nesta ausência, tão doces enganos


sabeis fazer aos tristes pensamentos!

 

Poème précédent en portugais :

 

Manuel Alegre  : Portugal à Paris / Portugal em Paris (23/05/2026)

20 juillet 2026

Madeleine Des Roches (vers 1530 – 1587) : « Las ! où est maintenant ... »

 

  

 

 

 

     Las ! où est maintenant ta jeune bonne grâce,

 

Et ton gentil esprit plus beau que ta beauté ?

 

Où est ton doux maintien, ta douce privauté ?

 

Tu les avais du ciel, ils y ont repris place.

 

 

     Ö misérable, Hélas! toute l'humaine race

 

  Qui n’a rien de certain que l’infélicité !

 

Ô triste que je suis, ô grande adversité !

 

Je n’ai qu’un seul appui, en cette terre basse.

 

 

     Ö ma chère compagne, et douceur de ma vie,

 

Puisque les cieux ont eu sur mon bonheur envie,

 

Et que tel a été des Parques le décret ;

 

 

     Si après notre mort le vrai amour demeure,

 

Abaisse un peu les yeux de leur claire demeure,

 

Pour voir quel est mon pleur, ma crainte et mon regret.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

19 juillet 2026

Evguéni Baratynski / Евге́ний Абра́мович Бараты́нский (1800 - 1844) : L’Abandon / Запустение

Ievgueni Baratynski dans les années 1820

 

 

 

L’abandon

 

 

Je te revois enfin, ô séjour enchanteur,

 

Non pas aux jours joyeux d’un mai toujours alerte,

 

          Quand, agitant tes vastes branches vertes,

 

          Tu attires chez toi le voyageur,

 

                    Quand tu répands les aromates

 

De fleurs qu’avec amour tu ouvres sans compter –

 

          A revenir vers ces lieux habités

 

          Longtemps j’ai combattu ma hâte

 

Les arbres se dressaient, noirs, inhospitaliers,

 

L'automne dénudait leurs formes rêches!

 

          L’herbe gelée craquelait sous mes pieds

 

          Et, s’agitant, bruissaient, les feuilles sèches.

 

                          Le vent glacial, en mefouettant

 

          Portait l’odeur des choses déclinantes,

 

Mais je ne cherchais pas les fastes du printemps :

 

                         Non - ma mémoire lancinante 

 

Je marchais lentement, le cœur lourd de pensées,

 

Par des sentiers connus depuis mon plus jeune âge.

 

De l’artiste exigeant qui les avait tracés,

 

          Hélas, le temps a effacé l’ouvrage.

 

Des chemins, croirait-on, dessinés au hasard

 

Par un passant. J’entrai dans la vallée recluse,

 

          Premier berceau de mes pensées confuses.

 

Je cherchais cet étang si cher à mes regards,

 

Je cherchais la cascade où je venais sans cesse ;

 

                    Là, me disais-je, tout à coup,

 

Des images passées jaillirait l’allégresse...

 

                    En vain ! privées de garde-fous,

 

Les eaux étaient parties à l’aventure,

 

                    Des herbes occupaient leur lit,

 

Des ruches y trouvaient leur maigre nourriture

 

          Et le sentier s’enfonçait dans l’oubli.

 

Mes yeux ne trouvaient rien qu’ils avaient pu connaître ;

 

Mais voilà, comme avant, dans le bosquet pentu,

 

Le sentier dangereux... Vient-il de disparaître

 

Dans cet éboulement ?... Je demeure perdu,

 

Mesurant du regard le gouffre inattendu,

 

                    Cherchant, peut-être, une autre sente.

 

          J’avance encor : la gloriette a moisi,

 

Ses piliers devant moi jonchent un sol noirci,

 

                    La passerelle est pourrissante.

 

          Et toi aussi, abri plein de grandeur,

 

Grotte aux rochers massifs, la vieillesse te mine

 

                    Et tu menaces déjà ruine,

 

Toi qui, les jours d’été, nous offraient ta fraîcheur.

 

 

Tans pis si le passé s’est enfui comme un songe,

 

 

Elysée englouti, tu es splendide encor,

 

          Et ta beauté perdue me plonge

 

          Dans un envoûtement toujours plus fort.

 

Dans l’âme et la pensée, jamais l’indifférence

 

Ne glaça cet amant d’un bonheur de silence

 

          Qui fixa aux sentiers leur libre cours,

 

          Qui, écoutant leurs voix mystérieuses,

 

A nourri dans son cœur une pensée d’amour

 

          Pour ces trembles, ces chênes et ces yeuses.

 

La rumeur de son nom depuis longtemps perdue,

 

Une tombe lointaine a recueilli ses cendres

 

Je ne l’ai jamais vu, rien ne peut me le rendre,

 

Mais son âme accessible est ici répandue.

 

          Ami du songe, ami de la nature,

 

          Ici, je le connais, je le ressens,

 

En inspiration il souffle dans mon sang,

 

          Me fait chanter ces bois, ces ondes pures,

 

Et il me parle, et au pays qu’il me promet

 

          J’hériterai d’un printemps à jamais,

 

Où la ruine est absente, où tout n’est que lumière,

 

Et là, dans les forêts aux feuilles non flétries,

 

                    Près des ruisseaux jamais taris,

 

Là, je retrouverai l’ombre que je vénère.

 

                                                                          1834

 

 

 

 

Traduit du russe par André Markowicz

 

In, André Markowicz : « Le Soleil d'Alexandre »

 

Editions Actes Sud, 2011

Du même auteur : Epitre au baron Delvig (09/07/2025)

 

 

 

Запустение

 

 

Я посетил тебя, пленительная сень,


Не в дни веселые живительного мая,


Когда, зелеными ветвями помавая,


Манишь ты путника в свою густую тень,


 Когда ты веешь ароматом


Тобою бережно взлелеянных цветов,—


 Под очарованный твой кров


 Замедлил я моим возвратом.


В осенней наготе стояли дерева


И неприветливо чернели;


Хрустела под ногой замерзлая трава,


И листья мертвые, волнуяся, шумели;


 С прохладой резкою дышал


 В лицо мне запах увяданья;


Но не весеннего убранства я искал,


 А прошлых лет воспоминанья.


Душой задумчивый, медлительно я шел


С годов младенческих знакомыми тропами;


Художник опытный их некогда провел.


Увы, рука его изглажена годами!


 Стези заглохшие, мечтаешь, пешеход


 Случайно протоптал. Сошел я в дол заветный,


 Дол, первых дум моих лелеятель приветный!


Пруда знакомого искал красивых вод,


Искал прыгучих вод мне памятной каскады;


 Там, думал я, к душе моей


Толпою полетят виденья прежних дней...


Вотще! лишенные хранительной преграды,


 Далече воды утекли,


 Их ложе поросло травою,


Приют хозяйственный в нем улья обрели,


И легкая тропа исчезла предо мною.


Ни в чем знакомого мой взор не обретал!


Но вот по-прежнему, лесистым косогором,


Дорожка смелая ведет меня... обвал


 Вдруг поглотил ее... Я стал


И глубь нежданную измерил грустным взором,


С недоумением искал другой тропы.


 Иду я: где беседка тлеет


И в прахе перед ней лежат ее столпы,


 Где остов мостика дряхлеет.


 И ты, величественный грот,


Тяжело-каменный, постигнут разрушеньем


 И угрожаешь уж паденьем,


Бывало, в летний зной прохлады полный свод!


Что ж? пусть минувшее минуло сном летучим!


Еще прекрасен ты, заглохший Элизей,


 И обаянием могучим


 Исполнен для души моей.


Тот не был мыслию, тот не был сердцем хладен,


 Кто, безыменной неги жаден,


Их своенравный бег тропам сим указал,


Кто, преклоняя слух к таинственному шуму


Сих кленов, сих дубов, в душе своей питал


 Ему сочувственную думу.


Давно кругом меня о нем умолкнул слух,


Прияла прах его далекая могила,


Мне память образа его не сохранила,


Но здесь еще живет его доступный дух;


 Здесь, друг мечтанья и природы,


 Я познаю его вполне;


Он вдохновением волнуется во мне,


Он славить мне велит леса, долины, воды;


Он убедительно пророчит мне страну,


Где я наследую несрочную весну,


 Где разрушения следов я не примечу,


 Где в сладостной тени невянущих дубров,


  У нескудеющих ручьев,


  Я тень, священную мне, встречу.

 

 

 

Poème précédant en russe :

 

Anna Akhmatova : / Анна Ахматова : « Il est des jours... » / « Пeред весной... » (04/0726)

 

18 juillet 2026

Mamé Alan, épopée kurde (14ème siècle) : La fontaine de Qastal (3)

 

 

 

 

La fontaine de Qastal 

 

 

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*
*   *

 

 

« - Je suis Mam, et j’ai la tête chaude.

 

Depuis six mois, je poursuis cette aventure ; j’ai abandonné mon trône et ma

 

     couronne.

 

Je sais bien que je ne ramènerai jamais cette carcasse au pays.

 

Zin, apprends que Hassan, Tchako et moi, et Quarâtadjin sont mes frères jurés.

 

Je ne me soucie e personne.

 

Veux-tu que je dégaine mon sabre ?

 

Je n’ai nulle pitié pour les grands et les notables de Djézir, mais je redoute de

 

     répandre le sang de malheureux n’ayant commis aucune faute.

 

Pour en finir, si tu t’obstines, j’arracherai moi-même le voile qui te couvre les yeux ;

 

Je te mettrai dans les mains une coupe d’eau, que je prendrai ensuite de tes doigts.

 

J’obtiendrai de toi ce que je désire, par la force. »

 

 

 

*
*   *

 

Zin répondit : « Mam, mon cœur souffre,

 

Je ne pensais pas entendre de tels propos de ta bouche.

 

Veux-tu m’effrayer avec ton sabre ?

 

Même si tu livres mon corps à la gueule de ton lourd cimeterre de Lahore,

 

Même si tu me haches menu, si tu me jettes sous les sabots de Bozé Rawân,

 

Tu ne réussiras pas à soulever le voile qui me cache le visage.

 

Car cela n’est pas permis par la loi de notre pays de Djézir. »

 

« Zin, tu ne me reconnais pas ! Je suis Mam,

 

Je suis pareil à un faucon que l’on porte sur le poing, les serres sanglantes,

 

     rouges comme le vin, le jabot jaune et le plumage doré.

 

Je ne suis ni un Turc, ni un Persan, mais un Kurde au corps d’acier, à la tête

 

     dure, au cœur blessé.

 

Je ne suis pas venu à la Fontaine de Qastal, au milieu des filles pour faire rire

 

     de moi.

 

J’ai payé assez cher pour acheter aux trois frères la propriété de la source,

 

Il y a trois jours que je travaille pour en obtenir les titres, argent comptant,

 

Les voici, je les ai en poche, je les porte sur moi.

 

Je suis venu examiner les environs et les dépendances de la Fontaine,

 

Suivant la coutume de Djézira Botân, je puis exiger de vous toutes une

 

     amende considérable, puisque vous avez pénétré sur cette terre sans

 

     autorisation. »

 

 

*
*   *

 

 

Mam se tourna alors vers le groupe des filles de Djézir.

 

Il dit : « Jeunes filles, soyez sans crainte, je ne vous demanderai rien.

 

Lorsque les gens vont à la ville et s’installent au café, en compagnie de leur

 

     agha,

 

C’est à eux de boire, mais à leur chef de payer l’écot.

 

C’est avec Zin que vous êtes venues à la Fontaine de Qastal, près de l’eau des

 

     Roses,

 

Elle s’acquittera de l’amende pour vous toutes. »

 

Revenant auprès de Zin, Mam dit : « Zin, j’ai toute ma raison, je ne suis pas

 

     fou !

 

Je vais porter la main à la garde de mob sabre de Lahore, et dégainer.

 

Mais je ne vais pas souiller ma lame avec du sang de femme.

 

Ignores-tu que je te prendrai de force une coupe d’eau ? »

 

Zin vit que Mam était en proie à une colère aveugle, à une fureur violente,

 

Et qu’elle ne pourrait rien pour le calmer.

 

A son arrivée, Mam avait dit : « Je vous souhaite bonne matinée ! » Elle lui

 

     répondit alors, avec un signe de tête et des yeux.

 

Elle ôta son voile de citadine,

 

Revenant à la mode des tribus Kurdes.

 

Elle puisa une coupe d’eau et, de sa main,

 

La tendit à Mam, qui la prit, et but.

 

 

*
*   *

 

 

Zin dit : « Mamo, doucement, doucement !

 

Tu es, ce matin, semblable à un faucon dont la bruine a mouillé les ailes et le 

 

     plumage.

 

Et qui a quitté ton pays, la Cité d’Occident, sois le bienvenu à Djézir, chez

 

     celle qui t’aime. »

 

Alors Mam abandonna les étriers.

 

Il mit pied à terre près de la fontaine de Qastal. De même que, lorsqu’un

 

     épervier fond sur un vol de ramiers,

 

Tous s’enfuient, un seul reste ;

 

Ainsi Mam s’empara de Zin. Il s’assit au bord de la source, près de l’eau des

 

     Roses,

 

Et brunes et blondes s’enfuirent à grands cris.

 

Alors, tous les malandrins de Djézir, jusqu’au dernier,

 

Mirent la main à la garde de leurs sabres,

 

Et marchèrent en direction de Mam et de Zin, dans le dessein de les tuer,

 

Ils coururent en foule vers la Fontaine de Qastal, vers l’eau des Roses...

 

 

 

 

 

Traduit du kurde par Roger Lescot


In, « Textes kurdes. II »


Institut Français, Beyrouth, 1942

 

Du même auteur :

 

La fontaine de Qastal (1) (18/07/2024)

 

La fontaine de Qastal (2) (18/07/2025)

 

17 juillet 2026

Konstanty Ildefons Gałczyński (1905-1953) : Testament dans la nuit / Nocny Testament

 

 

 

 

 

Testament dans la nuit

 

 

 

Moi, Constantin, fils de Constantin,

 

En Espagne nommé maître Ildefonse,

 

Sans être d’intègre esprit,

 

J’écris un testament à la lueur des bougies.

 

 

 

Des phalènes sous mes yeux tournent près des bougeoirs

 

Ils frissonnent et mes doigts ont des frissons ;

 

Au maître qui créa les bougeoirs je lègue donc

 

Les nuits de juin avec tous leurs papillons.

 

 

 

Qu'un jour par hasarde traîne le cafard,

 

Parmi les rues il étendra sa marche le soir,

 

Sans retard sur les vérandas tourneront les papillons noirs,

 

Sur le gazon, les boules bleues s’éteindront sans retard,

 

Il verra les phalènes, visages sur fumée d’or,

 

Il posera son pas, de mon nom prendra mémoire.

 

 

 

Aux poètes de ces jours et des jours à venir

 

Je lègue mon poêle de faïence

 

Avec son intime feu d’idées, de mi-idées,

 

Autrement dit de bagatelles pas dignes qu’on les allume,

 

Et je leur lègue mon encrier, cette pleine lune

 

Que me vendit un marchand tsigane.

 

 

 

Qu’un jour par hasard en des ans différents,

 

Tel moi-même cette nuit haussant ma voix,

 

Ils aillent déployant papiers et parchemins

 

Et sanglotant : « Eterniser la nuit ! Comment ? »,

 

C’est moi qui gratterai dans le cri de leurs plumes,

 

Ce sera moi leurs danses, lascivités vers les nuées,

 

Car dans la nuit, j’ai tellement promurmuré, démurmuré

 

 

 

Que je connais jusqu’à l’abîme les partitions de la nuit.

 

 

 

A ma fille Kira, qui danse,

 

Je lègue le septième firmament

 

Avec séraphins par tout terzo s’agenouillant,

 

De très hauts « pas un mot », des lueurs sans clarté

 

Et toute chose naturelle, comme coffre à secrets.

 

Qu’elle y apprenne ses ballets !

 

 

 

A mon ami Théo, pour quand pleut le crépuscule sur la ville,

 

Une ruelle pas entamée pour y marmonner

 

Et même un certain portail du quartier Lesno

 

Avec un Neptune de fer forgé.

 

Hélas ! il est parti dégoûté de la cité,

 

Maintenant c’est au ciel un astre apaisé.

 

 

 

A tous les êtres de bonté l’entier charme qui a germé

 

Sur cette terre et, tel un abécédaire,

 

Les saisons de l’année en doré en argenté,

 

Les papillons et même les moucherons

 

Le soir près des acacias en géants buissons,

 

Une aube, dont nul ne revient, en arrière-fonds,

 

Pour mes poèmes des furies phosphorescentes

 

Irradiant dans un ravin de ténèbres, de méchanceté.

 

 

 

Pour ma Basanée, ma Svelte, mon Ombrageuse, mes yeux qui ont pleuré.

 

 

 

 

Traduit du polonais par Armand Robin

 

in, « Poésie non traduite. II »

 

Editions Gallimard, 1958

 

 

 

 

Nocny Testament

 

 

 

Ja, Konstanty, syn Konstantego,

 

zwany w Hiszpanii mistrzem Ildefonsem,

 

będąc niespełna rozumu,

 

piszę testament przy świecach.

 

 

 

Ćmy się, zaznaczam, kręcą przy lichtarzach

 

i drżą, i ręka mi drży -

 

a więc majstrowi, co lichtarze stwarzał,

 

zapisuję czerwcowe ćmy.

 

 

 

Jeśli kiedy go rozwlecze chandra,

 

w wieczór będzie wśród tych ulic stąpał,

 

ćmy się zaczną kręcić po werandach,

 

gasnąć kule niebieskie na klombach,

 

ćmy zobaczy, twarze w złotym dymie

 

i przystanie. I wspomni me imię.

 

 

 

A poetom żyjącym i przyszłym

 

zapisuję mój kaflowy piec,

 

w nim spalone myśli i pomysły,

 

czyli różne gry niewarte świec,

 

nadto księżyc, pełny mój kałamarz,

 

co mi sprzedał go wędrowny kramarz.

 

 

 

Jeśli tedy kiedyś, w latach innych,

 

jak ja dzisiaj nocą wzniosą głos

 

i rozłożą swoje pergaminy,

 

wzdychać zaczną, jak uwiecznić noc -

 

to ja będę w kuszeniach chmur,

 

w pergaminach i skrzypieniach piór,

 

bom ja nocą zaszumiał i odszumiał,

 

i do dna jej partytury zrozumiał.

 

 

 

Córce mojej Kirze, tancerce,

 

zapisuję niebiosa siódme,

 

cherubinów modlących się z tercyn,

 

szum wysoki i światła ułudne,

 

i przyrodę jak skrzynię sekretów -

 

niechaj z niej się uczy swoich baletów.

 

 

 

Teofilowi, gdy się w mieście zmierzchnie,

 

daję całą uliczkę do szeptów

 

oraz pewną bramę na Lesznie,

 

gdzie był kłuty w żelazie Neptun,

 

ale uciekł, bo miał wstręt do miasta.

 

Teraz w niebie jest spokojna gwiazda.

 

 

 

Wszystkim dobrym cały czar, co wezbrał

 

na tej ziemi, daję jak alfabet:

 

pory roku ze złota i srebra

 

i dzięcioły, i te muszki nawet

 

wieczorami, wielkim rojem, przy akacjach,

 

w głębi zorza, z której się nie wraca...

 

Wierszom moim fosforyczne furie

 

blaskiem w wertep ciemny i zły –

 

 

 

a mojej Smagłej, mojej Smukłej, mojej Pochmurnej łzy. 

 

 

 

Poème précédent en polonais :

 

Zuzanna Ginczanka : Dernière neige / Ostatni śnieg (28/02/2026)

 

16 juillet 2026

Dinos Christianopoulos / Ντίνος Χριστιανόπουλος (1931- 2020) : Marie-Madeleine / Μαγδαληνή

 

 

 

Marie-Madeleine,

 

 

Il m’a frappée dès le premier coup d’œil, je courais à tous ses sermons.

 

J’avais un terrain de ma tante et je l’ai vendu pour le suivre.

 

Et quand j’ai eu tout dépensé, j’ai décidé de vendre aussi mon corps,

 

d’abord aux gens des caravanes, ensuite aux publicains ;

 

J’ai couché avec des Romains, de têtes dures ; et quant aux Pharisiens,

 

     je les connais un peu...

 

Mais dans tout ça je n’oubliais pas ses yeux.

 

Pendant des mois pour lui j’ai cavalé du port au Temple

 

et de la ville au Mont des oliviers.

 

 

 

Monsieur le parfumeur, s’il vous plaît, baissez un peu pour moi vos prix.

 

Ce vase d’albâtre est trop cher pour mes économies.

 

Il me le faut pourtant, ce mélange avec quatre parfums.

 

De ces parfums, je baignerais ses pieds,

 

dans ces cheveux je sècherai ses pieds,

 

de ces lèvres je baiserai ses pieds si beaux, si purs.

 

Je sais, un tel parfum, c’est trop pour le repentir,

 

Mais pour l’amour c’est bien peu.

 

Et si j’embrasse un four sa religion, ce sera par amour pour Lui ;

 

Et si j’arrive au martyre pour Lui, c’est son amour qui m’aura inspirée.

 

Cat le désir, monsieur, embrase ma foi, et l’amour mon repentir

 

et sans doute mon nom sera symbole dans les siècles

 

de ceux qui ont été sauvés car ils ont beaucoup aimé.

 

 

 

 

 

Traduit du grec par Michel Volkovitch

 


In, « Anthologie de la poésie grecque contemporaine »

 


Editions Gallimard (Poésie), 2000

 

Du même auteur : Ithaque / Ιθάκη (16/07/2025)

 

 

Μαγδαληνή

 

 

Τον ξεχώρισα μόλις τον είδα, ήμουνα ταχτική στα κηρύγματά του·


πούλησα κι ένα κτηματάκι της θειας μου για να τον ακολουθήσω.


Όμως όταν πια όλα τα ξόδεψα, αποφάσισα να πουλήσω και το κορμί μου,


στην αρχή στους ανθρώπους των καραβανιών, κατόπι στους τελώνες·


κοιμήθηκα με σκληροτράχηλους Ρωμαίους κι οι Φαρισαίοι δε μου είναι άγνωστοι.


Κι όμως μέσα σ’ αυτά δεν ξεχνούσα τα μάτια του.


Μήνες για χάρη του έτρεχα απ’ το Ναό στο λιμάνι


κι από την πόλη στο Όρος των Ελαιών.

 

 

Κύριε μυροπώλη, κάντε μου, σας παρακαλώ, μια μικρή έκπτωση.


Για ένα βάζο αλαβάστρου δε φτάνουν οι οικονομίες μου.


Κι όμως πρέπει να αποχτήσω αυτό το μύρο με τα σαράντα αρώματα.


Μ’ αυτό το μύρο θ’ αλείψω τα πόδια του,


μ’ αυτά τα μαλλιά θα σφουγγίσω τα πόδια του,


μ’ αυτά τα χείλη, τα πόδια του τα εξαίσια κι άχραντα θα φιλήσω.


Ξέρω, είναι πολύ αυτό το μύρο για τη μετάνοια,


ωστόσο για τον έρωτα είναι λίγο.


Κι αν μια μέρα ασπαστώ το χριστιανισμό, θα είναι για την αγάπη του·


κι αν μαρτυρήσω γι’ Αυτόν, θα ’ναι η αγάπη του που θα μ’ εμπνέει.


Γιατί, κύριε, ο έρωτας μου ανάβει την πίστη κι η αγάπη τη μετάνοια


κι ίσως μείνει αιώνια τ’ όνομά μου σα σύμβολο


εκείνων που σώθηκαν και λυτρώθηκαν ότι ηγάπησαν πολύ.

 

 

 

Η εποχή των ισχνών αγελάδων 

 

Κοχλίας, Θεσσαλονίκη (Kochlias, Thessalonique) 1950

 

Poème précédent en grec :

 

Dinos Christianopoulos / Ντίνος Χριστιανόπουλος  : Ithaque / Ιθάκη (16/06/2025)

 

 

15 juillet 2026

Xie Tiao / 謝朓 (464 – 499) : Je gravis le soir le mont San-Chan...

 

 

 

 

 

Je gravis le soir le mont San-Chan

 

et me retourne vers la capitale

 

 

 

 

Des berges de la Pa, je contemple Tch’ang-ngan ;

 

     Du district de Ho-Yang, je regarde la capitale...

 

Un blanc soleil décore les toitures volantes ;

 

     Et l’on distingue bien leurs formes inégales.

 

Les derniers nuages roses dispersent leur satin ;

 

     Le Fleuve clair est pur comme une soie bouillie.

 

Des oiseaux, à grand bruit, couvrent les îles printanières ;

 

     Des fleurs multicolores parsèment la terre parfumée.

 

Il faut partir... Pourtant, longuement je m’attarde ;

 

     Mon trouble, hélas ! suspend notre joyeux banquet,

 

Jusqu’à l’heureux revoir, quelle inquiète attente !

 

     Mes larmes se répandent, comme neige fondante.

 

Inévitable nostalgie des coeurs sensibles...

 

     Quels sont les cheveux noirs qui ne changent jamais ?

 

 

 

 

 

Traduit du chinois par Wong T’ong-wen

 

in, « Anthologie de la poésie chinoise classique »

 

Editions Gallimard (Poésie),1962

Du même auteur : 


« Le jour tombe... » (15/07/2020)


Complainte des degrés de jade (15/07/2021)


Tristesse des oiseaux de bronze (15/07/2022)


Celui à qui je pense (15/07/2023)


Contemplation mélancolique au coucher du soleil (15/07/2024)

 

Partant pour Xuancheng (15/07/2025)

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